— Nous qui travaillons serons entendus. Vous dites « faites ceci » et « faites cela », mais vous ne faites rien vous-même. Vous prenez vos aises sur le dos d’autrui.
Soudain, Dietrich constata que plus d’une douzaine de Krenken s’étaient rangés aux côtés de Jean. Si aucun d’eux ne disposait d’un pot-de-fer , ils étaient armés de quantité d’outils et d’instruments variés. Ils étaient perchés sur les arbres et les rochers entourant la clairière.
— Mais Bergère a comparé l’obéissance à une faim, dit-il.
Sa remarque fut transmise sur le canal public et quelqu’un – il ignorait qui cela pouvait être – répondit :
— En effet, mais même un homme affamé peut frapper celui qui lui sert un mets avarié.
Ces mots déclenchèrent une série de craquètements féroces du côté de la clairière où il se trouvait. Tout autour de lui se dressaient des statues qui altéraient leur posture à chacun de ses regards, et, soudain, il se retrouva petit garçon aux côtés de sa mère dans la cathédrale de Cologne, et il vit les gargouilles et les saints à la mine sévère se tourner lentement vers lui. Les Armleder étaient de retour, ressuscités parmi les Krenken.
Il ne faut pas faire paître son troupeau entre deux armées, avait dit Gregor Mauer.
Quittant son abri d’un bond, Dietrich courut se planter au centre de la clairière séparant les deux factions.
— Arrêtez ! s’écria-t-il, s’attendant d’un instant à l’autre à être lapidé par les projectiles des pots-de-fer . (Il leva les bras.) Au nom de Jésus-Christ, je vous ordonne de déposer les armes !
À sa grande surprise, personne ne tira sur lui. Il y eut un moment de silence durant lequel nul ne bougea. Puis un premier Krenk sortit de sa cachette, imité par un deuxième.
— Vous me faites honte, Dietrich d’Oberhochwald, dit Jean en rejetant la tête en arrière.
Puis il laissa choir son pot-de-fer. Gschert émergea alors de la forêt.
— Vous êtes dans le vrai, dit-il. Cette question est à régler entre nous deux, et elle se réglera à la gorge.
Il s’avança et Jean, après avoir échangé avec Beatke une nouvelle caresse, bondit dans la clairière pour aller à sa rencontre.
— Qu’entend-il par « à la gorge » ? demanda Dietrich.
— En vérité, dit Gschert, il est juste que nous retrouvions les us de nos ancêtres après avoir fait naufrage sur un monde comme celui-ci.
Il se dévêtit, laissant choir dans la boue sa chemise et son écharpe, aussi usées et fanées l’une que l’autre, et il se dressa, frissonnant, dans l’après-midi de mars.
Jean se tenait près de Dietrich.
— Rappelez-vous, lui dit-il, que la mort d’un seul homme est préférable à la mort de tout un peuple, et que si cela doit restaurer la concorde… (Puis il ajouta à l’intention de Gschert :) Ceci est mon corps donné pour tous [17] D’après Luc, 22.19. (N.d.T.)
.
À la gorge . Dietrich comprit soudain que Jean ne chercherait pas à échapper aux mâchoires de Gschert.
— Non ! hurla-t-il.
— Nous en sommes donc arrivés là ? demanda Gschert.
Et Jean lui répondit :
— Comme Arnaud l’avait toujours su. Galates 5.15.
— Finissons-en avec vos superstitions vides de pensée !
Mais avant que Gschert ait pu se ruer sur Jean, qui ne comptait lui opposer aucune résistance, Dietrich entendit retentir une corne dont le son était plus clair que tous les échos du monde.
— C’est tout simple, dit Herr Manfred tandis que Max et ses soldats escortaient des Krenken à présent dociles sur la route d’Oberhochwald. Avant même que je sois arrivé au village, les paysans travaillant aux champs m’ont dit qu’ils vous avaient vu chevaucher à bride abattu en direction de Grosswald, et que les Krenken vous avaient suivi peu après. J’ai ordonné à mes hommes de vous rejoindre au plus vite. Bien entendu, nous avons dû laisser nos chevaux derrière la crête, mais nous n’étions que légèrement vêtus pour faire le voyage, de sorte que nous avons pu poursuivre à pied sans difficulté. J’ai entendu une partie des échanges sur le canal public. Quelle était donc la cause de tout cela ?
Dietrich se retourna vers la clairière où régnait un désordre poignant.
— Les Krenken ont faim d’obéissance, dit-il, et Gschert leur a servi une bouillie avariée.
Manfred se mit à rire aux éclats.
— Si cette faim les pousse à rechercher un nouveau chef, dit le seigneur d’Oberhochwald, je suis prêt à leur servir une bouillie de mon cru !
Et c’est ainsi qu’un peu plus tard, dans la grande salle du château, Jean et Gottfried joignirent leurs mains, que Manfred enveloppa ensuite dans la sienne, et, renonçant au serment qui les liait au baron de Grosswald, acceptèrent Manfred pour suzerain. En récompense de la vaillance dont il avait fait preuve lors de la bataille de Falkenstein, Manfred passa à la main droite de Jean une bague ornée d’un rubis. Gschert, s’il n’était pas satisfait de cet arrangement, convint cependant qu’il réglait le problème de la désobéissance, argument de nicodème s’il en fut.
Bergère autorisa en outre deux de ses pèlerins à recevoir le baptême et à s’établir dans la seigneurie.
— Ceux qui s’attardent dans une terre étrangère adoptent parfois ses rudes coutumes. Nous avons un dicton pour cela, que vous rendriez par « marcher dans les pas des indigènes » . Ils pensent en agissant ainsi se défaire de leurs soucis. Ils le regretteront plus tard, mais puisse venir pour eux le temps des regrets. Vous êtes ingénieux, prêtre, et avez soulagé d’un fardeau Jean et ses hérétiques ; mais laissez-moi porter les miens. (Le chef des pèlerins fixa Herr Gschert qui se trouvait à l’autre bout de la salle.) Et Jean ne s’est pas libéré de tous ses fardeaux, je crois bien. Votre Herr Manfred ne compte pas nous laisser partir, et c’est ce que Jean souhaite plus que tout.
— Vous ne le souhaitez pas vous-même ?
— Il est vain de vouloir l’impossible.
— Cela s’appelle l’espoir, ma dame. Lorsque Gottfried réparait le « circuit », il m’a laissé entendre que le résultat n’était pas à la hauteur du modèle conçu à l’origine par vos artisans. Mais il n’en a pas moins œuvré avec ardeur, et je n’ai pu m’empêcher de l’admirer pour cela. Un idiot est capable d’espoir quand le succès est en vue. Il faut une authentique force d’âme pour espérer quand il n’y a plus d’espoir.
— Cela est vide de pensée !
— Si l’on persiste dans ses efforts, Dieu peut choisir de les couronner de succès, et jamais le désespoir ne parviendra à semblable résultat. Si vous aviez renversé le baron Grosswald, ma dame, qu’auriez-vous fait ensuite ?
Le chef des pèlerins eut un sourire à la mode krenk, que Dietrich trouvait toujours un peu moqueur.
— J’aurais ordonné à Jean de faire ce qu’il a fait.
— Et pourtant, vous lui reprochez de l’avoir fait !
— Sans qu’on lui en ait donné l’ordre ? Oui.
Dietrich se plaça face à dame Bergère pour la regarder dans les yeux.
— C’est vous qui avez envoyé Gschert dans la forêt de Grosswald.
— Dans mon pays, répondit la dame, il existe un jeu consistant à déplacer des pierres sur une grille. Certaines ne sont pas censées bouger et nous les appelons… Des « ruches », dit le Heinzelmännchen , mais je préfère parler de « châteaux ». Des « guerriers » en sortent pour manœuvrer conformément à certaines règles. C’est un jeu qui se joue à trois joueurs.
Dietrich comprit.
— Et c’est à celui-là que vous jouez en ce moment, n’est-ce pas ?
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