— Et cette Paix est-elle respectée ?
— Les hommes sont violents par nature, ma dame. Cette Paix n’est qu’un crible, qui laisse hélas passer bien des choses – moins toutefois que si elle n’était point là.
— Une maison-où-nul-coup-n’est-porté… dit Bergère d’une façon suggérant le cynisme ou le regret. Nouvelle pensée. Cet édifice sera bientôt bondé.
Dietrich demanda à Thierry de mettre un terme aux hostilités, mais le bailli par intérim s’y refusa.
— Je n’ai ici qu’une garnison réduite, expliqua-t-il. Cinq chevaliers, huit sentinelles, deux plantons et un guetteur. Je ne vais pas leur demander de gaspiller leurs forces pour pacifier ces… ces créatures.
— Pourquoi êtes-vous resté ici, sire, sinon pour maintenir l’ordre ? lança Dietrich.
Quand il s’agissait d’impertinence, Thierry se montrait moins patient que Manfred.
— Von Falkenstein n’est pas homme à rester oisif quand il subit une attaque, et, s’il n’est en mesure de frapper ni Fribourg ni Vienne, il est parfaitement capable de ravager le Hochwald. Je dois pouvoir compter sur tous mes hommes en cas d’attaque, et tous doivent rester valides et sur le qui-vive. J’accorderai le droit d’asile à tout Krenk qui le demandera, mais je ne me mêlerai pas de leurs querelles. Cela relève de la responsabilité de Grosswald et je ne souhaite pas m’interposer entre ses vassaux et lui.
Mécontent de cette décision, Dietrich emprunta un cheval aux écuries et partit pour Falkenstein, espérant bien obtenir une intervention de Manfred. Si pressé fut-il, il n’en négocia pas moins avec prudence la route en lacets sur les flancs du Katharinaberg, puis le défilé encombré de fourrés et autres obstacles. Il chevauchait encore à l’ombre de ses falaises lorsqu’il entendit un coup de tonnerre assourdi et vit un plumet de fumée noire à l’autre bout de la vallée.
Il arriva à Falkenstein après none, l’esprit anxieux plutôt que le corps moulu, et chercha la bannière de Hochwald dans un campement où semblait régner la confusion la plus totale. Les blasons claquaient de tous côtés tels des fanions accrochés à un arbre un jour de fête. Ici, l’aigle à deux têtes des Habsbourg ; là, l’écharpe dorée du margrave et la barre rouge et blanc d’Urach. Un peu plus loin, chacun à son bastion : les emblèmes des tisserands, des orfèvres et des autres guildes de Fribourg. Von Falkenstein avait grandement méjugé la patience de ces dernières. Artisans et boutiquiers s’étaient enfin résolus à éliminer la nuisance qu’il représentait.
Des cris de réjouissances montaient des assaillants, et Dietrich en comprit la cause lorsqu’il entra dans le campement. Les portes du Burg Falkenstein étaient grandes ouvertes et ses murailles effondrées en partie, comme si Sigenot les avait frappées de son gourdin. On entendait l’écho atténué des cris des soldats et du choc de leurs armes. La pâte à tonnerre des Krenken avait ouvert une brèche dans le Schloss, mais elle était fort étroite et cette « trouée du danger » pouvait être tenue indéfiniment. En fait, le tas de pierres qu’on entrevoyait derrière elle s’était enrichi d’armures et de caparaçons.
Dietrich aperçut enfin les tentes de Hochwald, mais le pavillon du Herr était désert, son valet invisible. L’honneur exigeait de Manfred qu’il se batte dans la trouée du danger, et peut-être gisait-il déjà parmi les cadavres étincelants. Dietrich décida de l’attendre dans le pavillon et s’assit sur un divan de style turc.
Alors que le soir laissait place à la nuit, les bruits de bataille s’estompèrent, signe que les défenseurs les plus acharnés avaient été occis ou faits prisonniers. Comme les armes et les armures allaient au vainqueur, les chevaliers luttaient jusqu’à la mort, moins par amour de leur suzerain que par souci d’échapper à la honte et à la misère. Les assaillants regagnèrent peu à peu le campement, escortant les captifs qui leur rapporteraient bientôt rançon et convoyant les fruits de plusieurs années de pillages et de larcins.
Un peu plus tôt, Dietrich avait ouvert l’un des livres de Manfred pour tromper son ennui, mais comme il ne se passionnait guère pour la fauconnerie, il ne cessait de vitupérer contre l’orthographe du copiste et la médiocrité des enluminures. Lorsqu’il entendit un bruit de bottes s’approchant, il reposa le volume et sortit du pavillon.
Les serviteurs avaient rallumé le feu et Max Schweitzer et ses hommes prenaient place autour de lui. Le sergent sursauta.
— Pasteur ! Qu’y a-t-il ? Mais vous êtes blessé !
Dietrich palpa son bandage.
— Il y a des combats au village. Où est Manfred ?
— Dans la tente du chirurgien. Des combats ? Étaient-ce les soldats de la tour de guet ? Nous pensions qu’ils avaient fui vers Breitnau.
— Non, ce sont les Krenken qui se battent entre eux… et Thierry refuse d’intervenir.
Max cracha dans les flammes.
— Thierry est chargé de la défense. Que Grosswald s’occupe de cela.
— Grosswald n’est pas le moins furieux des belligérants. Manfred doit prendre une décision.
Max eut un rictus.
— Cela ne va pas lui plaire. Andreas, je vous laisse le commandement. Venez, pasteur. Vous ne trouverez jamais le chirurgien dans ce dédale.
Il partit d’un bon pas et Dietrich dut courir pour le rattraper.
— Est-il grièvement blessé ?
— Il a reçu un coup qui lui a emporté la joue ainsi que plusieurs dents, mais je crois que le chirurgien pourra la recoudre. Sa joue, je veux dire.
Dietrich se signa et formula une prière muette pour le rétablissement du Herr. Au fil des ans, cet homme était devenu pour lui un prudent et étrange ami, aux goûts viscéraux et aux humeurs très spéciales, qui le portaient à la contemplation depuis le décès de son épouse, mais non dénué de profondeur. C’était l’une des rares personnes avec lesquelles Dietrich pouvait discuter d’autre chose que de banalités.
Mais il avait mal compris. C’était Eugen et non Manfred qui était sanglé à une chaise dans la tente du chirurgien. Un dentator lui extrayait ses dents brisées avec un pélican, un instrument récemment inventé par les Français. L’homme bandait ses muscles sous l’effort, Eugen étouffait ses cris de douleur. Le visage du junker était marbré d’un hématome noir. Son sang lui aspergeait le front, le nez et le menton, bariolait d’un rouge hideux les dents dénudées par sa plaie. On croyait entrevoir son crâne ricanant. Près de lui, un chirurgien maculé de sang consultait un livre bien fatigué en attendant d’opérer.
Manfred, qui se tenait près du blessé afin de le réconforter, aperçut Dietrich et, d’un signe, lui fit comprendre que leur conversation pouvait attendre. Le prêtre se mit à faire les cent pas sous la tente, pressé par l’urgence de sa mission.
Près de là se trouvait la table chirurgicale et, à côté d’elle, un panier contenant des éponges sèches. Dietrich voulut en attraper une pour l’examiner, mais le chirurgien l’en empêcha.
— Non, non, padre ! C’est très dangereux. (Il s’exprimait dans un patois tenant du français et de l’italien, trahissant ainsi ses origines savoyardes.) Ces éponges sont imbibées d’une infusion d’opium, d’écorce de mandragore et de racine de jusquiame, un poison qui peut se transmettre à vos doigts. Et ensuite… (Il fit mine de s’humecter l’index avant de tourner une page.) Vous voyez ? Très dangereux.
Dietrich s’écarta vivement des sinistres éponges.
— À quoi vous servent-elles ?
— Quand la douleur est si forte que je ne peux inciser sans danger, je mouille l’éponge pour en libérer son fumet et je la place sous le nez du patient – comme ceci – jusqu’à ce qu’il s’endorme. Mais… (Il agita le poing, pouce et auriculaire tendus.) S’il en respire trop, il ne se réveille plus, hein ? Cela dit, si ses blessures sont trop graves, cela ne peut qu’abréger ses souffrances, pas vrai ?
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