Manfred avait passé par-dessus son armure un surcot frappé de son blason. Son casque, qui resterait accroché à sa selle pendant le voyage, étincelait au soleil. La garde de son épée était parée d’or. Suspendue à son cou par une lanière de cuir, une corne en forme de serre de griffon, longue d’une bonne coudée. Elle s’évasait en forme de cloche, son embout portait des filets d’or pur, et elle était fixée par des lanières en peau de cerf. D’un éclat lustré rappelant les pierres précieuses, elle sonnait « plus clair que tous les échos du monde ».
Son valet était moins richement pourvu et, en guise de selle, se contentait d’un vieux sac de jute. Il portait sur l’épaule droite le paquetage de son seigneur, son nécessaire de campagne, et sur la gauche son bouclier, qu’il avait passé dans son dos. Avec le carquois dans sa main droite et la lance glissée sous le bouclier, il semblait plus redoutable que l’homme qu’il servait.
— Voilà qui est bon, dit Manfred à Dietrich, qui se tenait dans la gadoue près du cheval noir. Le duc m’a demandé de fournir six hommes et demi, et je n’aime guère m’encombrer d’un faiblard qui devra être renvoyé prématurément dans ses foyers. Les hommes ont tendance à se disputer ce privilège, même si ce n’est jamais ouvertement. Et comme l’heureux élu a droit à l’inimitié de ses pairs, il lui arrive souvent de nier l’évidence afin de ne pas passer pour un couard. Mais je peux ajouter la moitié d’homme du duc à celle du margrave, et un homme complet jamais ne m’a causé de souci.
Il partit d’un grand rire enjoué, que Dietrich ponctua d’un grommellement. Manfred le fixa d’un œil torve.
— Cette saillie vous semble déplacée ? À quoi vous attendiez-vous, de la part d’un homme qui marche peut-être vers la mort ?
— Ce n’est pas une question à prendre à la légère, répondit Dietrich.
Manfred fit claquer ses gantelets sur la paume de sa main.
— Eh bien, je ferai ma pénitence après le combat, comme le doit un soldat. Dietrich, si désireux que je sois d’administrer paisiblement ma seigneurie, la paix a besoin du consentement de tous alors qu’il suffit d’un seul pour déclencher une guerre. J’ai fait serment de protéger les hommes sans défense et de châtier les fauteurs de guerre, y compris lorsque ceux-ci font partie du Herrenvolk. Vous autres, les prêtres, vous nous exhortez à pardonner à nos ennemis, et cela est une bonne chose, car sinon la vengeance engendrerait la vengeance, dans les siècles des siècles. Mais si l’on met face à face un homme que rien n’arrête et un autre que tout fait hésiter, c’est en général le premier qui l’emporte. Les païens avaient parfois raison. L’excès de pardon conduit à une paix fragile. Votre ennemi peut prendre la tolérance pour de la faiblesse et être tenté de frapper.
— Et comment résolvez-vous ce dilemme ?
Manfred sourit.
— Eh bien, en affrontant mon ennemi – mais en toute loyauté. (Il se retourna sur sa selle pour voir si sa petite troupe était prête.) Oh ! Eugen, par ici !
Salué par une foule en liesse, le junker lança son valaque blanc au galop, la bannière de Hochwald fixée à son étrier.
Kunigund courut vers lui, s’empara de ses rênes et lui dit :
— Promets-moi que tu reviendras ! Promets-le-moi !
Eugen lui demanda un mouchoir en guise de faveur. Il le passa à son ceinturon, déclarant qu’il le protégerait du malheur. Kunigund se tourna vers Manfred.
— Veillez sur lui, père ! supplia-t-elle. Ne laissez personne lui faire du mal !
Manfred se pencha sur elle pour lui caresser les joues.
— Autant que me le permettront mon bras et mon honneur, mon cœur, mais nous nous remettons entre les mains de Dieu. Prie pour lui, Gundl, et prie pour moi.
Sa fille courut vers la chapelle avant qu’on la vît pleurer. Manfred la regarda avec un soupir.
— Elle écoute trop les ménestrels et vit les adieux comme dans une geste. Si je ne devais pas revenir… (Il laissa sa phrase inachevée, puis reprit à voix basse :) Elle est toute ma vie. Je souhaite qu’Eugen l’épouse une fois qu’il sera adoubé, et qu’il protège Hochwald en son nom, mais s’il ne devait pas… Si nous ne devions pas, lui et moi… Si un tel sort nous échoit, veillez à ce qu’elle fasse un bon mariage, dit-il en se tournant vers Dietrich. Je vous la confie.
— Mais le margrave…
— Frédéric la garderait vieille fille afin de tirer tout le suc de mes terres, coupa-t-il, le visage sombre. Si mon fils avait survécu, et Anna avec lui… Ach ! Personne ne lui aurait tenu tête si j’en avais fait mon bailli ! C’était là une femme digne d’un homme ! Une moitié de moi-même a péri quand j’ai entendu le cri de la sage-femme. Comme ces années ont été vides !
— Est-ce pour cela que vous êtes parti guerroyer en France ? demanda Dietrich. Afin de les remplir ?
Manfred se raidit.
— Tenez votre langue, prêtre ! (Il tira sur ses rênes, puis leva les yeux et immobilisa sa monture.) Oh ! Qu’avons-nous là ?
Des cris montaient du groupe de chevaliers et d’hommes d’armes. Des doigts se tendirent vers les cieux, des vivats résonnèrent. Puis on entendit quelques cris de terreur comme cinq Krenken portant des harnais de vol se posaient dans le camp ainsi que des feuilles mortes. Ils portaient ceints à leur ventre des pots-de-fer miniatures et passés à leurs épaules de longs tubes étroits. Dietrich reconnut Jean et Gottfried – et s’étonna de ce que, naguère, les Krenken lui eussent tous paru identiques.
On entendit gémir les manants venus des environs, qui n’avaient jamais vu un Krenk de leur vie. Une cantinière de Hinterwaldkopf agita le reliquaire qu’elle portait autour du cou. Certains reculèrent en roulant des yeux inquiets. Franzl Long-Nez donna quelques coups de bâton pour rétablir l’ordre.
— Quoi, vous avez peur d’une poignée de sauterelles ? s’esclaffa-t-il.
Voyant que même ses chevaliers tiraient leur épée du fourreau, Manfred déclara de sa voix la plus martiale que ces êtres étaient des voyageurs venus d’une contrée lointaine, dont les armes ingénieuses leur seraient fort utiles. Puis il ajouta sotto voce à l’intention de Dietrich :
— Merci d’avoir convaincu Grosswald.
Dietrich, dont les suppliques étaient restées sans effet, se garda bien de le contredire.
Le calme revint à mesure que les campagnards constataient que leurs camarades villageois accueillaient les créatures avec enthousiasme. Si certains parlèrent de « démons », aucun des chevaliers n’osa tourner les talons de peur d’être la risée de ceux du Burg. Lorsque Jean et Gottfried s’agenouillèrent devant Dietrich, firent le signe de croix et implorèrent sa bénédiction, les murmures cessèrent comme par enchantement. La majorité des plus effrayés se signèrent aussi par réflexe, encouragés sinon rassérénés par ce témoignage de piété.
— Qu’est-ce que ça signifie ? demanda Dietrich à Jean en profitant de la confusion. Grosswald aurait-il changé d’avis ?
— Nous allons récupérer le fil de cuivre que nous a volé von Falkenstein, répondit Jean. Peut-être sera-t-il plus efficace que celui qu’a tiré le bienheureux Lorenz.
L’un des trois Krenken inconnus de Dietrich sursauta et se fendit d’un commentaire bien senti ; mais comme il ne portait pas de harnais crânien, Dietrich n’en comprit pas la teneur et Jean lui intima le silence d’un geste sec.
Manfred, maintenant vêtu de pied en cap, s’approcha pour demander des précisions sur leur commandement.
Jean s’avança d’un pas.
— Nous sommes ici au nom de Grosswald, mein Herr. Par votre grâce, nous volerons en avant-garde et vous rapporterons les agissements de Falkenstein via le parleur à distance.
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