— Ô mon Dieu ! fit Dietrich. C’était le shophar – un instrument sacramentel.
Manfred se resservit du vin.
— Dommage que vous n’ayez pas été là pour instruire les pillards, mais je ne pense pas qu’ils auraient été d’humeur à vous écouter. Par le Dieu d’amour, je serais prêt à tuer neuf cents juifs, s’ils m’affrontaient armés sur le champ de bataille. Mais les brûler ainsi… Les femmes et les enfants… Un homme d’honneur doit protéger les femmes et les enfants. Un tel désordre ne peut être toléré ! Si un criminel doit être condamné à la hache ou au bûcher, que ce soit à l’issue d’une enquête en règle. Les hommes doivent être gouvernés ! Tel était le péché de Berthold. Il s’est incliné devant la populace alors qu’il aurait dû envoyer ses chevaliers la piétiner sous les sabots de leurs destriers. Je vous le dis, Dietrich, voilà ce qui arrive quand la plèbe impose sa volonté ! Qu’on nous donne des souverains comme Pierre d’Aragon et Albert de Habsbourg !
— Ou Philip von Falkenstein ?
Manfred pointa l’index.
— Ne me provoquez pas, Dietrich ! Ne me provoquez pas.
— Et les juifs qui ont pu s’échapper ?
— Le représentant du duc a déclaré que les terres de Habsbourg auraient statut de sanctuaire, alors je suppose qu’ils vont tous partir pour Vienne – ou pour la Pologne, car le roi Casimir a, paraît-il, pris la même décision. Oh ! j’allais oublier…
Manfred but une nouvelle gorgée de vin et manqua s’étrangler. Dietrich attrapa son gobelet comme il le posait sur la table, craignant de le voir choir et répandre son contenu.
— Il va y avoir une guerre, déclara le Herr.
— Une guerre ? Et vous avez attendu tout ce temps pour me le dire ?
— Je… suis… ivre. Je bois pour oublier. Les guildes de Fribourg ont décidé de briser Falkenstein. Le faucon a souillé son propre nid. Wolfrianne, sa pupille, s’est enfuie pour épouser un tailleur de Fribourg. Philip a capturé celui-ci et, lorsque la jouvencelle s’est présentée devant son château pour implorer sa libération, son tuteur jaloux lui a rendu son fiancé – en le précipitant du haut des remparts. La guilde des tailleurs exige vengeance et les autres sont solidaires avec elle.
— Et en quoi cela vous affecte-t-il ?
— Vous savez ce que je pense de Falkenstein… Mais l’envoyé du duc a promis assistance aux Fribourgeois. C’est avec l’argent d’Albert qu’ils ont racheté leur liberté à Urach, et il a besoin que la ville soit prospère s’il veut être remboursé. Von Falkenstein lui a déjà dérobé une échéance, ajouta-t-il avec un hochement de tête, comme si Dietrich avait besoin qu’on le lui rappelle. Cela ne doit pas se reproduire.
— Il vous a donc rappelé vos obligations envers lui.
— Oui, en tant que chevalier de Niederhochwald. Mais je pense que le margrave Frédéric se joindra à nos forces. Et alors… Ah ! Oberhochwald et Niederhochwald sous la même bannière ! (Il vida son verre et retourna la carafe, mais elle ne contenait plus une seule goutte.) Gunther ! hurla-t-il en la jetant contre la porte. Encore du vin ! (Puis, dans un murmure :) Il va m’apporter de la piquette, persuadé que je ne saurai pas faire la différence.
— Donc, fit Dietrich. Encore une guerre.
Manfred, vautré dans son fauteuil, agita vaguement la main.
— L’expédition en France, c’était pour le plaisir. Ici, c’est le devoir qui m’appelle. Si à nous tous – les guildes de Fribourg, le duc et les autres –, nous ne pouvons pas capturer le faucon, alors c’est que la tâche est impossible. Mais le baron de Grosswald refuse de nous prêter main-forte. (D’un mouvement de menton, il désigna la porte et, par extension, la tour sud où étaient logés ses invités krenken.) Je lui ai parlé dès mon retour et il m’a répondu qu’il se refusait à envoyer ses sergents affronter Falkenstein. À quoi bon leurs armes magiques si l’usage m’en est refusé ?
— Les Krenken sont peu nombreux, hasarda Dietrich. Grosswald n’a déjà subi que trop de pertes. Le dernier de leurs enfants est mort hier. Il aura sûrement à en répondre une fois rentré chez lui.
Manfred tapa du poing sur la table.
— Et il sacrifie son honneur à sa sécurité !
Soudain pris de furie, Dietrich lui lança :
— Son honneur ! La guerre est-elle chose si joyeuse ?
Manfred se leva d’un bond, mais il dut s’appuyer des deux mains sur la table tant il vacillait.
— Joyeuse ? Non, jamais de la vie, le prêtre. La guerre nous oblige à ravaler nos peurs et à nous exposer au péril. À manger du pain moisi et de la viande mal cuite ; à rester certains jours sans manger, et même sans boire, excepté l’eau saumâtre d’une mare ; à dormir sous la tente et parfois dans les branches d’un arbre ; à supporter de jour comme de nuit le poids d’une armure ou d’une cotte de mailles, car l’ennemi est toujours à portée de flèche. « Halte-là ! Qui va là ? Aux armes ! Aux armes ! » (Manfred agita son Kraustrunk vide.) On s’est à peine endormi que retentit l’alerte. Dès l’aube venue, les trompettes résonnent. « À cheval ! À cheval ! Rassemblement ! Rassemblement ! » Quand on est sentinelle, jamais on ne parvient à fermer l’œil. Quand on est éclaireur ou fourrageur, on est sans cesse exposé. Il y a toujours un devoir à accomplir, une corvée à exécuter. « Attention ! Les voilà ! Ils sont trop nombreux… Non, courage !… Par ici, par ici ! Prenez-les à revers… Allez, allez !… Tenez bon !… En avant ! »
Le Herr se figea soudain, se rendant compte qu’il criait, gesticulait et courait dans la pièce, sous les yeux éberlués de Gunther qui venait d’apparaître sur le seuil. Il revint près de la table, prit son gobelet, le fixa des yeux et le reposa.
— Telle est notre vocation, déclara-t-il d’une voix posée en s’effondrant sur son siège.
Le silence se prolongea. Gunther posa une nouvelle carafe sur la table et partit sur la pointe des pieds. Puis Manfred leva la tête et décocha à Dietrich un regard perçant.
— Mais vous le savez sans doute aussi bien que moi, n’est-ce pas ?
Dietrich détourna les yeux.
— Il suffit.
— Vous avez des amis chez les Krenken, conclut Manfred. Expliquez-leur le sens du mot devoir.
Dès l’aube, les serfs affectés comme messagers endossèrent une cape frappée des armes de Hochwald et portèrent la nouvelle dans la vallée et dans les fiefs des chevaliers. Depuis la colline de l’église, Dietrich vit leurs chevaux danser sur les routes enneigées.
La neige, qui avait recouvert la contrée tout autour du manoir, la protégeant du tumulte qui agitait le vaste monde, commençait à fondre. On distinguait déjà le tracé des routes alentour. Outre des nouvelles, les messagers allaient aussi colporter des rumeurs, et on saurait bientôt qu’Oberhochwald hébergeait d’étranges visiteurs.
Le premier lundi de carême, soit deux semaines plus tard, jour pour jour, les destriers foulaient la boue au pied du château et une douce brise emportait leur souffle bruyant. Les bannières colorées claquaient au vent, une pour chacun des chevaliers venus de leurs fiefs. Les hommes d’armes vérifiaient leur arsenal et leur paquetage en vue de la marche qui les attendait. On entendait les chariots grincer, les ânes braire et les chiens aboyer. Les enfants poussaient des cris d’excitation ou embrassaient leurs pères, qui attendaient l’heure du départ d’un air solennel. Les femmes endurcies refusaient de pleurer. Le margrave avait sonné l’appel au combat et le Herr d’Oberhochwald partait en guerre.
Le palefroi de Manfred arborait une robe noire constellée de points blancs, comme s’il sortait d’un baquet d’eau savonneuse. Son épaisse crinière était ramenée sur la gauche, son splendide chanfrein décoré aux couleurs de Hochwald. À peine Manfred l’eut-il enfourché qu’il se cabra de joie, ravi de sentir le poids de son maître sur la selle. Deux des chiens du Herr accoururent, tournant comme des fous autour du cheval et bondissant sous l’effet de l’excitation. C’étaient des pisteurs qui croyaient partir à la chasse.
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