— Puis-je voir votre livre ? demanda Dietrich en désignant le volume que lisait le chirurgien.
— C’est la Glose des Quatre Maîtres . Elle décrit les meilleures pratiques des Anciens, les Sarrasins comme les chrétiens. C’est le Maître de Salerne qui l’a composée il y a bien longtemps – avant que les famigliœ siciliennes ne tuent tous les Angevins. Elle est directement copiée de l’œuvre du Maître, précisa-t-il fièrement, mais j’y ai fait quelques ajouts.
— Excellent, fit Dietrich en lui rendant l’ouvrage. On enseigne donc la chirurgie à Salerne ?
Le Savoyard s’esclaffa.
— Morbleu ! Guérir les blessures est un art et non une schola. Enfin, il existe à Bologne une école fondée par Hugues de Lucques. Mais la chirurgie exige des mains ingénieuses… (il agita les doigts) plutôt qu’un esprit agile.
— Ja , « chirurgie » vient d’un mot grec signifiant « travail manuel ».
— Oh-oh ! vous êtes donc un lettré…
— J’ai lu Galien, dit Dietrich, mais c’était il y a…
Le Savoyard cracha par terre.
— Galien ! Hugues de Lucques a pu disséquer des cadavres à Bologne et il a vu que Galien était un ignare. Galien ne disséquait que des cochons, et les hommes ne sont pas des cochons ! J’étais moi-même apprenti lors de la première dissection publique – oh ! c’était il y a trente ans, je crois – et, pendant que mon maître et moi, nous incisions le corps, un grand dottore décrivait aux écoliers ce qu’ils étaient en train de voir. Bah ! On n’a pas besoin de médecins pour savoir ce que l’on voit. Morbleu ! Mais vous êtes blessé à la tête ! Puis-je voir cela ? Ah ! la plaie est assez profonde, mais… L’avez-vous nettoyée avec du vin comme le conseillent Hugues de Lucques et Henri de Mondeville ? Non ? (Il appliqua sur la blessure un tissu imbibé de vin.) Quand il est tourné, c’est encore meilleur. Maintenant, il faut sécher la plaie et en rapprocher les bords comme le font les Lombards. La Natura va produire un fluide visqueux qui les collera sans qu’il soit besoin de les coudre. Ensuite, j’applique du chanvre dessus pour dissiper la chaleur…
Le dentator avait fini d’opérer et l’exubérant chirurgien lui succéda auprès d’Eugen pour s’occuper de sa joue. Épuisé, en nage, les mâchoires endolories, le junker le regarda brandir son couteau avec un certain soulagement. Les couteaux lui étaient compréhensibles. Le pélican ressemblait par trop à un instrument de torture.
— Il s’en sortira, dit Manfred une fois qu’il eut gagné son pavillon en compagnie de Dietrich. Et comme c’était moi que visait le coup qu’il a pris, cette balafre lui fera honneur. Le margrave lui-même l’a loué pour sa bravoure et lui a promis l’adoubement pour un proche avenir. Votre ami Jean a lui aussi fait preuve de bravoure, ce que je ne manquerai pas de porter à l’attention de Grosswald.
— C’est justement Grosswald qui m’amène ici. (Dietrich décrivit brièvement la situation au village.) L’une des factions soutient l’action de Jean, bien qu’il ait désobéi à son maître. « C’est pour nous sauver de l’alchimiste », disent ses partisans.
Assis sur sa chaise de camp, Manfred joignit les mains sous son menton.
— Je vois.
Il fit signe à son valet et prit une douceur sur le plateau qu’il lui tendait. Il en proposa une à Dietrich, qui refusa poliment.
— Et les partisans de Grosswald ?
— Ils accusent Jean d’avoir bouleversé l’ordre naturel, ce qu’ils abhorrent par-dessus tout. Je soupçonne l’existence d’autres factions. Bergère est fâchée contre Jean, mais elle est prête à renverser Grosswald avec l’aide de ses partisans, car elle le juge responsable du naufrage de ses pèlerins.
Manfred laissa échapper un grognement.
— Ils sont aussi alambiqués que des Italiens. Où en étaient les choses quand vous êtes parti ?
— Une fois qu’ils ont compris ce que signifiait la Paix de Dieu, nombre des Krenken de condition inférieure se sont réfugiés à Sainte-Catherine ou dans le Burg, à la grande frustration de leurs adversaires, qui ne tiennent pas à susciter votre courroux en violant ces sanctuaires.
— Eh bien, je n’aime pas que l’on bouscule l’ordre naturel des choses, vous le savez, mais Jean m’a rendu aujourd’hui un signalé service et mon honneur exige que je le récompense et non que je le châtie.
— De quel service s’agit-il, mein Herr ? Est-il de nature à amadouer Grosswald ?
— Grosswald est un homme à l’humeur incertaine. (Manfred sursauta, puis se fendit d’un sourire en coin.) Parler de lui comme d’un homme, voilà qui démontre que nous avons fini par nous accoutumer à ces créatures. Jean et ses Krenken ont sauté sur les remparts pendant que l’ennemi concentrait ses forces sur la brèche, ils ont tué les archers, puis ils ont pris le donjon d’assaut et se sont emparés de la salle du trésor !
— Mein Herr, fit Dietrich, soudain inquiet. Mein Herr, est-ce qu’ils ont été vus ?
— Par quelques-uns de nos soldats, sans doute – mais seulement de loin, car je leur avais enjoint de rester cachés dans la mesure où leur honneur n’en souffrirait point. Les archers ennemis les ont vus, naturellement, ainsi que l’officier en poste au mâchicoulis surplombant la porte. Ils ont tué ce dernier avant qu’il puisse verser son huile bouillante, ce qui nous a épargné bien des morts et des blessés. Les hommes de Falkenstein ont cru que son maître démoniaque était venu lui demander des comptes, de sorte que la panique déclenchée par leur apparition a tourné à notre avantage. Certaines histoires vont se répandre, mais nous ne pouvons rien y faire et, de toute façon, on dira que c’est Falkenstein qui a invoqué des démons.
— Que les légendes dont il usait pour terrifier autrui se retournent ainsi contre lui, voilà qui est assez poétique, commenta Dietrich.
Manfred gloussa et but une gorgée de vin dans un gobelet contenant de la résine censée adoucir le breuvage.
— Le Krenk chargé de la pâte à tonnerre – il s’appelait Gerd – s’est conduit avec vaillance. Il a profité de la nuit pour gagner le pied de la tour-porte et y appliquer sa pâte. Le matin venu, il l’a fait exploser au moment où Habsbourg laissait parler ses pots-de-fer , afin qu’on attribue les dégâts à leur action. Imaginez l’étonnement du capitaine du duc ! Gerd a accompli cette prouesse grâce à son parleur à distance. Par Notre-Dame , on aurait dit que la pâte obéissait à sa voix. Dietrich, je le jure sur mon épée, la frontière séparant les arts ingénieux des pouvoirs démoniaques est aussi fine qu’un cheveu ! Jean et ses camarades ont investi le donjon pour localiser l’argent des Habsbourg, tuant ou blessant tous ceux qui leur barraient le passage jusqu’à ce que dans l’escalier coule un fleuve de sang – quoique la plupart des défenseurs aient fui en les voyant.
Les Herrenvolk versaient souvent dans l’exagération en narrant les faits d’armes auxquels ils avaient participé. Si le corps humain pouvait perdre son sang en copieuse quantité, un simple calcul suffisait à démontrer que le terme de « fleuve » relevait de l’hyperbole, en particulier si « la plupart des défenseurs » avaient fui.
— Ont-ils retrouvé le cuivre ? demanda Dietrich.
— Jean a supposé avec raison que le plus fort de la résistance se trouverait à proximité de la salle du trésor, et c’est donc là qu’il a porté le fer. Mais… (Manfred rejeta la tête en arrière pour rire aux éclats.) Si raisonneur soit-il, c’est par hasard qu’il a retrouvé votre précieux fil. Falkenstein avait coutume de chauffer les quartiers de son épouse – avec un four de carreau, imaginez un peu ! –, ce qui n’a pas manqué d’attirer l’attention de nos Krenken. Et c’est là qu’ils ont trouvé le fil de cuivre. Falkenstein l’avait offert à sa femme, pour qu’elle se fabrique un bijou, je présume. Je me demande quelle conclusion les philosophes de votre espèce tireraient d’une telle coïncidence. Que la raison a ses limites, peut-être.
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