J’oubliais presque de mentionner une conversation que j’ai eue avec le clochard et son fils tandis qu’ils me ramenaient à Frenchman’s Landing. Compte tenu des prétentions (évidemment fausses) du personnage quant à ses origines saint-annoises, toute information provenant de lui doit être considérée comme douteuse, mais j’ai trouvé qu’elle présentait un intérêt et je ne suis pas mécontent de l’avoir enregistrée.
R. T. : « Puisque vous parlez tellement des abos, docteur, j’espère que vous n’oublierez pas de dire à vos amis qui veulent venir visiter ces lieux que nous vous avons donné toute satisfaction en vous les montrant. »
Moi : « Je n’y manquerai pas. Est-ce que cela représente une source de revenus importante pour vous ? »
R. T. : « Pas autant que nous voudrions, pour sûr. Entre nous, docteur, il fut un temps où cela rapportait beaucoup plus qu’à présent. Il y avait davantage d’arbres debout, et notre demeure était plus présentable. Nous n’avons pas toujours — ma famille, vous comprenez — vécu comme vous l’avez vu hier. Nous ne restons plus en hiver, quand la neige à loups souffle des montagnes. Nous ne le pourrions plus. »
V. R. T. : « Quand ma mère était ici, nous avions une vraie maison, parfois. »
Moi : « Votre femme est décédée, Trenchard ? »
V. R. T. : « Elle n’est pas morte. »
R. T. : « Qu’est-ce que tu en sais, imbécile ? Tu ne l’as pas vue. »
V. R. T. : « Ma mère et moi nous allions, quand j’étais petit, passer l’été dans les collines, monsieur. Là, nous vivions comme le Peuple libre, et nous ne revenions que quand il commençait à faire trop froid pour moi. Ma mère disait que chez le Peuple libre beaucoup d’enfants mouraient chaque hiver, et elle ne voulait pas me voir mourir, aussi nous rentrions. »
R. T. : « C’était une bonne à rien, vous comprenez, docteur. Ha ! Elle ne savait même pas faire la cuisine. C’était une… » (Il crache par-dessus bord.)
Le jeune garçon devint cramoisi, et pendant quelques minutes le silence s’établit. Puis je lui demandai si c’était pendant qu’il vivait dans les collines qu’il avait appris à nager si bien.
V. R. T. : « Oui, derrière l’au-delà. Je nageais dans la rivière, avec ma mère. »
R. T. : « Nous les abos nous savons parfaitement nager, docteur ; maintenant, je suis trop vieux pour ça. »
J’éclatai de rire et je lui répondis qu’il était peut-être un abo, mais qu’il me faudrait en trouver un autre avant que mes recherches soient terminées. Depuis que nous avions eu cette conversation sur les pointes de projectiles, il savait que je n’étais pas dupe, aussi il se contenta de sourire (révélant une mâchoire où manquaient plusieurs dents) et déclara que dans ce cas, elles étaient à moitié terminées puisque son fils avait cinquante pour cent de sang abo.
V. R. T. : « Vous ne voulez rien croire, docteur, mais c’est la vérité. Et ce qu’il dit de ma mère, qui était sa femme, n’est pas vrai. C’était une actrice, une magnifique actrice. »
Moi : « Est-ce que c’est elle qui t’a appris à faire comme les Saint-Annois, et à mendier de l’argent aux gens ? Je dois avouer que quand je t’ai vu pour la première fois, j’ai cru que tu étais mentalement retardé. »
R. T. : (Il rit.) « Parfois j’en ai nettement l’impression. »
V. R. T. : « Elle m’a appris beaucoup de choses. Oui, et à imiter ceux que vous appelez les abos. »
R. T. : « Je l’ai insultée, il y a un instant, docteur, vous comprenez, parce qu’elle m’a quitté, bien qu’en réalité ce soit moi qui l’ai chassée. Mais ce que vous dit mon fils est exact, c’était une merveilleuse actrice. Nous faisions du théâtre, elle et moi. Vous ne pourriez pas croire les choses qu’elle savait faire ! Elle allait parler à un homme, et il la prenait pour une jeune vierge, à peine sortie de l’école. Mais ensuite, s’il ne lui plaisait plus, elle se transformait en vieille — c’était tout dans la voix, vous comprenez, dans les muscles du visage, et la manière dont elle marchait et remuait les mains… »
V. R. T. : « Tout ! »
R. T. : « Quand je me suis marié avec elle, docteur, c’était une femme splendide. Et vous pouvez oublier ce que vous avez entendu dire ! Mon fils est légitime ; nous avons été mariés par le prêtre de l’église de Sainte-Madeleine. Elle était resplendissante, docteur. » ( Il embrasse le bout de ses doigts, en lâchant l’aviron d’une main. ) « Et ce n’était pas contrefait. Mais plus tard, quand elle dormait, elle ne pouvait plus cacher son vrai âge ; aucune femme ne le peut quand elle dort. Vous n’êtes pas marié, docteur ? Rappelez-vous bien ça. »
Moi : (Au gosse.) « Mais si elle t’a appris à te faire passer pour un Saint-Annois, c’est qu’elle a dû en voir. »
V. R. T. : « Oui, bien sûr. »
R. T. : « Vous comprenez bien qu’ils sont obligés de rester cachés, les abos. »
Moi : « Vous croyez donc sérieusement, Trenchard, qu’il existe encore des Saint-Annois vivants ? »
R. T. : « Pourquoi n’en existerait-il pas, docteur ? Derrière l’au-delà il y a toujours des terres, des milliers d’hectares, où personne ne va jamais. Et il y a du gibier à tuer, et du poisson, comme avant. Les abos ne peuvent plus venir aux endroits sacrés des prairies marécageuses, c’est vrai, mais il y en a d’autres. »
V. R. T. : « Le peuple des terres mouillées n’a jamais été le Peuple libre des montagnes. Ces lieux n’étaient pas sacrés pour le Peuple libre. »
R. T. : « Il a peut-être raison. Nous disons “les abos”, docteur, mais la vérité c’est qu’il y avait plusieurs peuples distincts. Vous nous demandez : “Où sont-ils ?”, mais serait-il sage de leur part de se montrer ? Jadis ce monde de Sainte-Anne tout entier leur appartenait. Mettez-vous à la place d’un fermier. Il se dit : “Et si c’étaient des hommes comme moi, après tout ? Ce Dupont, c’est un avocat habile. S’ils allaient l’engager, hein ? S’il allait parler au juge — le juge qui ne connaît pas le français et qui nous déteste — pour lui dire : Cet homme que vous appelez un abo ne possède rien, mais la ferme d’Augier appartenait à sa famille — vous pourriez demander à Augier de nous montrer son acte de vente ?” Qu’est-ce que vous croyez que fait un fermier quand il voit un abo sur ses terres, docteur ? Est-ce qu’il va le dire à tout le monde ? Ou est-ce qu’il sort son fusil ? »
Ainsi, ce serait l’explication. Les Saint-Annois, s’il en reste encore, se cachent parce qu’ils ont peur, sans doute à juste titre ; et beaucoup de gens qui en ont vu ou qui savent où ils sont ne sont pas désireux de le dire ou de l’avouer, même lorsqu’on les interroge.
Quant au fait qu’il y aurait « plusieurs peuples », cela me fait penser à cet homme qui disait que ce qu’il avait vu ressemblait parfois à une personne, et parfois à du vieux bois. La vérité est que les récits sur ce point sont très contradictoires. Même dans les entretiens que je possède, il est souvent difficile de croire que deux personnes parlent de la même chose, et les comptes-rendus des premiers explorateurs — ceux d’entre eux qui ont survécu — font montre de plus de contradictions encore. Il est certain qu’une grande part de mythe doit entrer dans beaucoup d’entre eux, mais il reste un nombre imposant de témoignages concordants sur l’existence d’une race autochtone si semblable aux humains qu’elle pourrait constituer, en fait, la descendance d’une vague plus reculée de colonisation. Si semblable, en fait, que le vieux Trenchard peut tromper les crédules en prétendant être saint-annois. Et sur une planète où l’on trouve des plantes, des oiseaux et des mammifères si proches des types terrestres, l’existence d’une force étonnamment ressemblante à l’homme n’a certainement rien pour surprendre — peut-être que la forme humaine est particulièrement adaptée à cette biosphère.
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