R : C’était généreux de sa part.
Q : Pas du tout ; le prix était calculé pour produire le plus de revenus possible. Après tout, un banquier et sa femme sont capables d’empiler des sacs de ciment — et ils le feront, sous la menace du fouet — mais que vaut leur travail ? Pas grand-chose. Et d’autre part, il ordonna que la continuité soit respectée dans toute l’administration civile à l’exception du gouvernement planétaire central. Cela signifiait que de nombreuses provinces, villes et villages allaient garder leurs gouverneurs, maires et conseils pendant des années après la fin de la guerre.
R : Je sais. J’ai vu une pièce là-dessus l’été dernier.
Q : Dans le parc ? Oui, je l’ai vue aussi. Des enfants, bien sûr, mais ils étaient charmants. Et ce que montrait cette pièce, docteur, bien que cela vous ait probablement échappé, ainsi d’ailleurs qu’aux jeunes acteurs, c’est que même après avoir perdu la guerre, les meilleurs éléments français gardaient une certaine mesure de pouvoir. Ils n’ont jamais été complètement dépouillés de l’autorité, et maintenant, ils représentent de nouveau un élément important dans la vie de notre monde. En même temps qu’ils regagnaient le terrain perdu, il devint systématique d’augmenter le nombre de travailleurs non rémunérés provenant d’autres sources : criminels et orphelins principalement, de sorte que la caste des esclaves finit par perdre son caractère exclusivement français. Sur Sainte-Anne, toute personne de descendance française est l’ennemie convaincue du gouvernement, avec ce résultat que leur planète est devenue un camp armé contre lui-même, où une structure militaire colossale menace les citoyens de toutes les catégories. Ici, sur Sainte-Croix, la communauté n’est pas hostile au gouvernement — ses dirigeants en font partie.
R : Peut-être mon point de vue est-il influencé par le fait que ce même gouvernement me retient prisonnier.
Q : C’est un dilemme, n’est-ce pas ? Vous nous êtes hostile parce que vous êtes prisonnier ; mais si vous n’étiez plus hostile, si vous acceptiez de coopérer pleinement avec nous, vous ne seriez plus notre prisonnier.
R : Je coopère entièrement. J’ai répondu à toutes les questions que vous m’avez posées.
Q : Vous êtes disposé à avouer ? À nous nommer vos contacts ici ?
R : Je n’ai rien fait de mal.
Q : Je crois qu’il est nécessaire que nous discutions encore. Pardonnez-moi, docteur, mais j’ai perdu le fil. De quoi parlions-nous ?
R : Je crois que vous étiez en train de m’expliquer qu’il vaut mieux être esclave sur Sainte-Croix que libre sur Sainte-Anne.
Q : Oh, non, docteur. Je ne vous dirais jamais une chose pareille — ce n’est pas vrai. Non, je pense que je vous expliquais simplement que sur Sainte-Croix, il y a des hommes libres — en fait, la plupart des hommes y sont libres. Tandis que sur Sainte-Anne, et d’ailleurs sur la Terre aussi, la plupart sont des esclaves. Ils ne sont pas appelés ainsi, mais c’est peut-être parce que leur condition est encore pire. Un esclave représente pour son propriétaire une certaine somme d’argent, et il est obligé d’en prendre soin — s’il tombe malade par exemple. Tandis que sur Sainte-Anne et sur la Terre, s’il n’a pas assez d’argent pour payer ses soins, on le laisse guérir ou mourir tout seul.
R : Je crois que la plupart des nations de la Terre ont des institutions gouvernementales qui fournissent aux gens une assistance médicale.
Q : Vous n’en êtes pas certain, docteur ? Je croyais que vous veniez de la Terre.
R : Je n’y suis jamais tombé malade.
Q : Voilà qui explique tout, sans doute. Mais nous nous sommes un peu écartés de notre sujet. Vous êtes donc allé par chemin de fer à Frenchman’s Landing. Y avez-vous séjourné longtemps ?
R : Deux ou trois mois. J’y ai interrogé des gens sur les aborigènes — les Saint-Annois.
Q : Vous avez enregistré ces conversations ?
R : Oui. Malheureusement, j’ai perdu les bandes quand j’étais sur le terrain.
Q : Mais vous aviez transcrit les plus intéressantes dans votre journal.
R : Oui.
Q : Poursuivez.
R : Au cours de mon séjour à Frenchman’s Landing, j’ai visité les sites que l’on associe, à tort ou à raison, aux Saint-Annois. Puis, avec un homme que j’ai engagé pour m’aider, je me suis rendu sur le terrain, c’est-à-dire dans les collines qui sont au-dessus des prairies marécageuses et dans les montagnes où le Tempus prend sa source. J’ai découvert…
Q : Je ne pense pas que vos prétendues découvertes sur Sainte-Anne nous intéressent tellement, docteur. De toute manière, nous possédons le compte rendu détaillé des conférences que vous avez données à l’université. Combien de temps êtes-vous resté, comme vous dites, « sur le terrain » ?
R : Trois ans. Je l’ai indiqué dans mes conférences.
Q : Oui, mais je voulais vous l’entendre confirmer de vos propres lèvres. Vous dites que pendant trois ans vous avez vécu dans les montagnes du Tempus, hiver comme été ?
R : Non ; en hiver, nous descendions — je descendais, après la mort de mon assistant — dans les collines. C’est ce que le Peuple libre faisait aussi la plupart du temps.
Q : Mais vous êtes resté isolé de la civilisation pendant trois ans ? Je trouve cela difficile à croire. Et quand vous êtes retourné, vous n’avez pas regagné Frenchman’s Landing, d’où vous étiez parti, mais vous avez fait votre apparition — je crois que c’est le mot qui s’impose — à Laon, beaucoup plus au sud sur la côte.
R : En prenant plus au sud, je traversais un pays que je ne connaissais pas. Si j’étais retourné à Frenchman’s Landing, j’aurais vu les mêmes choses qu’à l’aller.
Q : Essayons de nous concentrer sur l’époque située entre votre apparition à Laon et le moment présent ; mais je me permettrai une dernière digression pour vous faire remarquer que si vous étiez revenu à Frenchman’s Landing, vous auriez pu faire part en personne de la mort de votre assistant à sa famille, au lieu de vous contenter d’envoyer un radiogramme.
R : C’est exact, mais j’aimerais bien savoir comment vous l’avez appris.
Q : Nous avons… dirai-je un correspondant ? à Laon. Mais vous ne faites pas de commentaire sur ma digression.
R : La famille de mon assistant, pour laquelle vous éprouvez cette tendre sollicitude, consistait en tout et pour tout en son père, un vieux clochard ivrogne. Sa mère s’en était débarrassée en le quittant il y a des années.
Q : Inutile de vous mettre en colère, docteur. Personne n’aime se faire le messager de mauvaises nouvelles. À part l’envoi du radiogramme, qu’avez-vous fait à Laon ?
R : J’ai vendu l’unique mule de bât qui avait survécu, et la partie de mon équipement qui était encore en état. J’ai acheté de nouveaux vêtements.
Q : Et vous êtes parti pour Roncevaux, cette fois-ci en bateau ?
R : Exactement.
Q : Et là-bas ?
R : J’ai fait plusieurs conférences à l’université, et j’ai tenté d’intéresser la faculté au résultat de mes trois années de travail. Puisque vous allez me le demander, je vous dirai tout de suite que j’eus très peu de succès. À Roncevaux, on est convaincu que le Peuple libre a disparu, et donc on ne s’intéresse pas à préserver ceux qui restent, et encore moins à leur accorder un minimum de droits humains. Je n’ai pas été aidé non plus par le fait qu’ils considèrent qu’il s’agit d’une culture paléolithique, ce qui est tout à fait incorrect : la culture aborigène était — et est toujours — dendritique, c’est-à-dire au stade précédant le paléolithique. On pourrait presque dire prépaléolithique.
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