Le lendemain, les gens de la tribu explorèrent leur nouveau territoire avec une témérité qui aurait été inimaginable quelques semaines plus tôt. Ils se trouvaient dans une vallée qui se terminait par un marais. Au delà de ce marais, il y avait la mer. Mais la curiosité des hommes ne les emmena pas jusque-là. Ils n’exploraient pas pour s’instruire, mais dans un but strictement pratique. Burl découvrit dans le sol une grande trappe, indice certain de la présence d’une araignée. Le jeune homme estima qu’il faudrait bientôt s’occuper du monstre. Mais il ne savait pas encore comment procéder.
Ses compagnons étaient en train de devenir rapidement une tribu d’hommes. Cependant, ils avaient encore besoin que Burl pense pour eux. Guidés par lui, ils explorèrent leur nouvel environnement. La plus proche fourmilière se trouvait à des kilomètres. C’était une bonne chose. Cela signifiait que les groupes de fourmis qu’on rencontrerait seraient des avant-gardes plutôt que des ouvrières. Ainsi, la fourmilière deviendrait une source de petites proies. Dans la région poussaient de nombreux choux géants. On y trouverait de grosses limaces sans défense que l’on pourrait tuer avec les lances si besoin était. Enfin, il y avait partout des champignons comestibles.
La vallée n’était cependant pas sans présenter certains dangers. Ainsi, les hommes aperçurent de loin des mantes religieuses adultes, aussi grandes que des girafes. Pourtant, si l’on parvenait à éviter ces mantes religieuses, les araignées et les hannetons carnivores, si l’on réussissait à se dissimuler la nuit aux yeux des araignées mâles qui interrompaient leurs ébats amoureux pour tout dévorer sur leur chemin, eh bien, on pourrait mener une existence tout à fait confortable dans le nouveau domaine.
Pendant quelques jours, les hommes de la tribu eurent l’impression d’avoir découvert une sorte d’éden. Il n’y avait pas trace de lycoperdons. Il y avait de quoi manger. N’importe qui pouvait circuler tranquillement sans crainte d’être dévoré. C’était vraiment le paradis. Jon avait le ventre plein à éclater. Tama elle-même ne grommelait plus. Tet et Dik devinrent de très habiles chasseurs de fourmis. Dor avait trouvé une lance magnifique et se livrait à un entraînement sérieux.
En fait, cet état de choses était déplorable ! Il n’est pas bon pour les humains de se sentir en sécurité et de vivre dans le contentement. Les hommes ne progressent que grâce au besoin ou à la crainte.
Les compagnons de Burl sombrèrent dans une léthargie béate. Ils ramassaient de quoi manger, puis se cachaient jusqu’à ce qu’ils aient tout consommé. Ils ne se déplaçaient que pour chercher leur nourriture. Et ils n’avaient pas besoin d’aller loin. La tribu rétrogradait. Les chasseurs oublièrent de prendre leurs nouvelles lances ou leurs massues. Dans ce milieu particulièrement favorable, les hommes se transformaient de nouveau en gibier impuissant.
Quant à Burl, il était furieux. Il avait connu une véritable adulation. Or, on l’aimait encore, bien sûr, mais l’adulation avait disparu. Saya elle-même…
Un changement s’était opéré en Saya. Lorsque Burl s’était conduit en chef, elle l’avait regardé avec vénération. Maintenant qu’il était un homme comme les autres, elle était devenue coquette. Or, Burl était un être humain d’un caractère particulièrement direct. Il était capable de commander, mais non d’intriguer. Il était vaniteux, mais se trouvait désarmé devant une situation romanesque. Lorsque Saya s’avisa malicieusement de rester avec les autres femmes de la tribu, Burl crut qu’elle le fuyait. Lorsqu’elle se déroba et ne lui adressa plus la parole, il s’imagina qu’elle ne voulait plus de sa compagnie et il se fâcha.
Il y avait une semaine que la tribu habitait la nouvelle vallée. Un beau jour, Burl, plein d’amertume, partit tout seul. Il était sans doute poussé par une rancune enfantine. Il avait été le grand homme de la tribu. Et maintenant, il n’était plus si grand parce qu’on n’avait pas besoin de ses qualités particulières. Aussi, dans un accès de mauvaise humeur, il partit. Il avait peut-être l’intention inconsciente de punir les autres de leur indifférence.
Le jeune homme portait toujours lance et massue. Mais son costume avait perdu de sa splendeur. Sa cape avait disparu. Les antennes de phalène qu’il portait sur le front étaient si dépenaillées qu’elles étaient ridicules.
Le jeune homme parvint aux pentes qui limitaient la vallée. Elles ne présentaient pas d’intérêt. Il trouva une vallée plus petite dans laquelle une araignée à labyrinthe avait construit son repaire luisant. Burl regarda la bête avec mépris. Il pouvait la tuer s’il le voulait, en la frappant à travers les parois de son nid soyeux.
Il aperçut aussi des mantes religieuses. Il tomba même une fois sur l’extraordinaire nid de la tribu des mantes. C’était une énorme masse d’écume en forme de feuille, sécrétée par la mère et dans laquelle elle pondait ses œufs.
Il trouva une chenille enveloppée dans son épais cocon et, désœuvré, l’étudia avec soin. Il alla même, au prix de grandes difficultés, jusqu’à déchirer la matière soyeuse et à en dérouler quelques mètres. S’il avait réfléchi, il se serait rendu compte qu’il avait là de la corde et qu’il pouvait en tisser des pièges et des filets semblables à ceux des araignées.
Mais, encore une fois, il n’était pas là pour faire des découvertes – seulement pour manifester sa mauvaise humeur à l’égard du reste de la tribu.
Burl croisa une mante religieuse de plus d’un mètre qui leva ses pattes de devant et attendit, immobile, qu’il passe à sa portée. Il fut tenté de la combattre. Mais sa lance aurait été peu pratique contre un adversaire si mince. Quant à sa massue, elle n’aurait pas été assez rapide pour parer les mouvements vifs de l’insecte.
Burl s’ennuyait. Il chassa des fourmis. Avant la tombée de la nuit, il en avait tué trois. Il accrocha les trois carcasses à sa ceinture.
Au coucher du soleil, Burl tomba sur une autre mante religieuse, éclose depuis peu. C’était presque une embuscade. Le jeune monstre, immobile, attendait que l’homme passe près de lui.
Burl tenta une expérience. L’horrible petite bête arrivait à la hauteur de ses épaules. Elle pouvait être un antagoniste mortel. Burl lui jeta une fourmi.
La bête frappa si vite que le geste de ses avant-bras fut invisible. Puis, ignorant Burl, elle dévora la fourmi.
Le jeune homme venait de faire là une expérience qui pouvait se révéler d’une extraordinaire utilité.
Le second jour de son voyage errant, Burl fit une rencontre qui le terrifia. C’était une araignée chasseresse, une femelle noire, la grande tarentule américaine.
Lorsque Burl aperçut la bête, il blêmit.
L’araignée était un véritable géant. Ses pattes avaient plusieurs mètres de long. Ses crochets à venin, acérés comme des aiguilles, étaient longs de près d’un mètre. Ses yeux étincelaient d’une insatiable et démente soif de sang. Sa présence était dix fois plus meurtrière pour les humains, comme d’ailleurs pour les autres êtres vivants de la vallée, que ne l’aurait été celle d’un tigre du Bengale lâché dans une rue terrestre.
En outre, la tarentule apportait à sa suite un désastre pire encore.
En effet, elle traînait une poche à œufs plus grosse que son propre corps. Elle remorquait son fardeau au moyen de deux cordes soyeuses. Elle allait le transporter et le protéger jusqu’à l’éclosion des œufs. Et alors, quatre ou cinq cents petits monstres seraient lâchés dans la vallée…
Dès l’instant de leur éclosion, ils seraient aussi meurtriers que leur mère. Leur corps aurait la dimension d’un poing d’homme. Avec leurs pattes de trente centimètres, ils pourraient faire des bonds de deux mètres. Leurs petits crochets à venin seraient aussi venimeux que ceux de leur mère. Tout comme l’horrible monstre gris qui les avait engendrés, ils manifesteraient une haine démente des autres formes de vie.
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