Abandonnant tout autre projet, Burl repartit vers sa tribu. Il apportait des nouvelles qui présentaient l’avantage de le rendre à nouveau indispensable. Cependant, il aurait mille fois préféré échanger ce plaisir contre l’absence de la tarentule. La vallée n’était plus un paradis : la tribu devait s’enfuir ou périr.
Burl avertit ses compagnons de l’arrivée de la tarentule. Ils l’écoutèrent en écarquillant les yeux. Mais ils ne comprirent pas du tout le danger. Un péril éloigné ne représentait rien pour eux. Lorsque Burl leur intima avec insistance l’ordre de le suivre pour recommencer un nouveau voyage, ils inclinèrent la tête d’un air gêné, mais ils se glissèrent dehors. Burl ne réussit pas à rassembler la tribu. Il y en avait toujours qui se cachaient et qu’il fallait chercher. Pendant ce temps, ceux qu’il avait réunis disparaissaient avant son retour.
On vécut dans la vallée des jours de grande lumière et de meurtre, des nuits de pluie lente et de mort. Sous le banc des nuages, les grands insectes commettaient des atrocités les uns envers les autres, puis se repaissaient benoîtement de leurs victimes. Des parents prévoyants paralysaient d’autres insectes qu’ils laissaient en vie et sans défense pour servir de nourriture à leurs petits. Les humains étaient indifférents à ces choses. Ils étaient inquiets. Mais, comme il est naturel aux hommes, ils ne voulaient pas croire au pire avant que le pire ne survienne.
Quinze jours après l’installation de la tribu dans la vallée, l’événement tant redouté se produisit.
La première lueur grise de l’aube trouva le groupe des humains tremblant de terreur. Les œufs du monstre gris étaient éclos. La vallée semblait grouiller de petits démons qui tuaient sans relâche, même lorsqu’ils ne pouvaient pas se nourrir de leurs victimes. Lorsque deux d’entre eux se rencontraient, ils se battaient avec fureur et le vainqueur dévorait le vaincu. Ils étaient trop petits et trop rapides pour qu’on puisse les combattre avec des lances ou des massues.
Aussi les humains désespérés attendaient-ils la mort. Ils avaient passé la nuit en plein air, de peur d’être bloqués dans les fourrés qui les avaient protégés jusque-là. Maintenant, ils étaient à découvert et l’énorme assassin gris pouvait les apercevoir.
Le monstre apparut. Une jeune fille l’aperçut et poussa un hurlement. Mais lui n’avait pas repéré les hommes. Ces derniers virent la tarentule sauter sur une chenille aux couleurs vives et la tuer. Ainsi, la vallée, ce paradis, était condamnée à devenir un charnier.
Alors, Burl, se secoua. Il avait été furieux quand il avait quitté ses compagnons pour faire son voyage. Et plus furieux encore à son retour, lorsque les gens de la tribu avaient refusé de lui obéir. Il était resté auprès d’eux, se drapant dans une dignité offensée, gardant un silence irrité et refusant systématiquement de répondre à la moindre avance, même venant de Saya. Ce comportement de Burl était assez puéril. Mais ses compagnons étaient semblables à des enfants. Et c’était pour lui la meilleure façon de se faire comprendre.
Les autres tremblaient, trop désespérés pour s’enfuir, tandis que le monstre hirsute festoyait à huit-cents mètres de là. Outre Burl, il y avait six hommes et sept femmes, le reste étant des enfants qui s’échelonnaient, des adolescents à un petit bébé. Ils pleurnichaient. Saya, oubliant maintenant toute coquetterie, jeta à Burl un regard implorant. Les autres se lamentèrent plus bruyamment. Ils avaient atteint un tel degré de désespoir qu’ils auraient pu attirer le monstre par leurs sanglots.
C’était le moment psychologique.
— Venez ! leur dit Burl d’un ton sévère.
Il prit Saya par la main et partit. Il n’y avait qu’une seule direction dans laquelle un être humain pouvait songer à s’enfuir à ce moment, c’était celle qui tournait le dos à l’affreuse mère des monstres. C’était la muraille qui limitait la vallée.
Avec Saya, Burl commença son ascension.
Avant qu’ils aient parcouru dix mètres, Dor parla à sa femme. Avec leurs trois enfants, ils suivirent Burl. Cinq mètres encore et Jak, fiévreusement, entraînait sa famille sur les pas du couple. Le vieux Jon, toujours essoufflé, se précipita. Cori suivit le mouvement. Elle portait ses plus jeunes enfants dans ses bras et poussait les autres devant elle.
Quelques secondes encore, et toute la tribu était en marche.
Burl avançait, conscient de la présence des autres derrière lui, mais affectant de les ignorer. Le groupe continuait à le suivre uniquement parce qu’il avait commencé à le faire. Dik, à qui la terreur avait fait perdre son arrogance d’adolescent, fixait d’un air envieux l’arme que tenait Burl. Il aperçut quelque chose qui était à moitié enfoui dans la terre. Après avoir jeté un coup d’œil apeuré derrière lui, il alla regarder l’objet de plus près. C’était un fragment de la cuirasse d’un hanneton-rhinocéros. Tet rejoignit son ami pour l’aider à tirer sur le morceau de cuirasse. Les deux jeunes gens montraient beaucoup de courage en s’attardant dans leur fuite pour se procurer des armes.
Les fugitifs laissèrent bientôt derrière eux un laiteron. Souffreteux, il ne s’élevait guère à plus de sept mètres et sa base était déjà infestée de teignes et de rouilles. Des fourmis guerrières, venues spécialement en procession d’une fourmilière voisine, en parcouraient le tronc afin d’y déposer des pucerons producteurs de miellat aux endroits les plus favorables. Mais une larve de fourmi-lion, dissimulée jusque-là à l’abri d’une branche basse, ne tarda pas à se montrer et à faire son choix parmi les éléments les plus gras du troupeau : si les fourmis guerrières élevaient en effet avec le plus grand soin des troupeaux de pucerons dans le seul but de les traire, les fourmis-lions, en revanche, en faisaient leur proie de prédilection et les dévoraient sans pitié.
Burl continuait à marcher, tenant Saya par la main. Une odeur âcre d’acide formique parvint à ses narines. Il ne s’en inquiéta pas. Les fourmis représentaient maintenant une proie aussi banale pour ses compagnons que les crabes ou les langoustes pour les habitants de la Terre. Burl ne se souciait pas de nourriture. Il voulait avancer sur les pentes montagneuses.
Dik et Tet arrivaient, brandissant leurs nouvelles armes. Ils jetèrent un coup d’œil craintif par-dessus leur épaule. La tarentule était plongée dans son macabre repas. Ils en étaient loin maintenant. Les deux jeunes gens s’arrêtèrent devant une procession de fourmis. De loin en loin, il y avait des brèches dans la colonne des ouvrières. Les adolescents coupèrent la file par une de ces trouées.
Lorsqu’ils furent passés, Tet et Dik s’arrêtèrent pour discuter. Ils se lancèrent un défi. Ils revinrent à la colonne de fourmis. Ils frappèrent de leurs armes. Les fourmis écrasées moururent sur-le-champ. Quant aux survivantes, elles poursuivirent placidement leur chemin. Les armes frappèrent à nouveau. Chacun des deux adolescents cherchait à surpasser l’autre. Mais ils avaient plus de viande qu’ils n’en pouvaient porter. Triomphalement, ils rattrapèrent la tribu au pas de course. Ils distribuèrent généreusement leur butin. C’était une forme de vantardise. Mais les autres acceptèrent automatiquement ces cadeaux. Après tout, c’était de la nourriture.
Les deux garçons, tout en jacassant entre eux, revinrent sur leurs pas en courant. Une fois encore, ils rapportèrent des masses de viande, une dizaine de fourmis dont les pattes contenaient une chair consistante.
Là-bas, en arrière, la fourmi-lion continuait de prélever sa dîme sur le troupeau stupide de pucerons. Les fourmis guerrières ne tardèrent cependant pas à constater les coupes sombres effectuées dans ce qui leur appartenait en propre. Elles le prirent de haut. Une bataille sanglante était sur le point de s’engager.
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