Une fois déjà Burl avait descendu une rivière en flottant sur un radeau de champignon. Ce voyage avait été involontaire. Le cœur désolé, Burl avait été emporté loin de Saya et de sa tribu. Mais, ce matin-là, il fixa le courant rapide avec ravissement.
Le jeune homme observa le bord de la rivière à droite et à gauche. Par endroits, le rivage formait un à-pic et des champignons s’avançaient par paliers au-dessus de l’eau. Burl s’affaira. Il frappa de sa lance les cryptogames les plus durs et s’efforça de les détacher. Les hommes le regardaient sans comprendre. Mais il leur donna l’ordre de faire comme lui.
Bientôt, deux douzaines de champignons, légers et fermes comme du liège, furent alignés le long de l’eau. Burl expliqua ce qu’il voulait en faire. Mais, tout de suite, Dor protesta. Les autres en firent autant. Ils avaient peur de se séparer de Burl. S’ils pouvaient embarquer sur le même radeau que lui, ce serait différent. À l’idée d’une séparation, la vieille Tama se plaignit d’une voix aiguë. Jon tremblait à cette seule pensée.
Burl jeta un regard inquiet vers le ciel. Le jour approchait rapidement. Bientôt les lycoperdons éclateraient. Ce n’était pas le moment de discuter. Mais Saya parla doucement au jeune homme.
Burl accepta le grand sacrifice qu’elle lui demandait. Il ôta de ses épaules sa somptueuse cape veloutée. Il la déchira en une douzaine de morceaux irréguliers, en suivant les tendons qui avaient renforcé l’aile du phalène. Il planta sa lance verticalement dans le plus grand radeau. Les autres l’imitèrent. Et des filins improvisés joignirent les champignons les uns aux autres.
Quelques minutes plus tard, une petite flottille dansait dans l’eau. Un par un, Burl installa ses compagnons. Il leur donna des instructions sévères. Puis il poussa les flotteurs au large. Le train de radeaux s’écarta lentement de la rive et fut pris par le courant. Burl et Saya étaient assis sur le même morceau de champignon. Les autres, confiants, mais effrayés, les suivaient.
La brume de l’aube se leva. Des colonnes de poussière rouge jaillirent de la plaine. Mais les radeaux instables descendaient rapidement la rivière, dansant et tournoyant dans le courant, portant des passagers aux yeux écarquillés qui fixaient les rives avec étonnement.
Au bout de huit à dix kilomètres, les vesses-de-loup rouges devinrent moins nombreuses. D’autres formes de végétation les remplacèrent. Des moisissures et des rouilles couvraient le sol comme une herbe. Des champignons vénéneux exhibaient leurs têtes rondes et crémeuses. On voyait des plantes étranges, informes, et qui imitaient des arbres au tronc gonflé. Un des hommes aperçut la silhouette monstrueuse d’une tarentule.
Tout le long d’une interminable journée, ils descendirent avec le courant. Les insectes, dont on n’avait pas rencontré un seul type dans la plaine de mort, redevenaient abondants. Des abeilles bourdonnaient à nouveau au-dessus d’eux, avec des guêpes et des libellules. Des moustiques de dix centimètres apparurent. Il fallut les chasser à grands coups de lance. Des hannetons étincelants volaient lourdement. Des mouches de toutes les teintes métalliques possibles voletaient partout. Des papillons énormes dansaient, comme transportés d’extase du simple fait qu’ils étaient vivants.
Les mille et une forme de la vie des insectes volaient, rampaient, nageaient et plongeaient sous les yeux des passagers des radeaux. Les dytiques montaient paresseusement à la surface de l’eau pour attraper d’autres insectes. Les phryganes flottaient dans les tourbillons et les remous.
Le jour s’écoula. Les rives défilèrent. Les gens de la tribu mangèrent leurs provisions et burent à la rivière. Lorsque l’après-midi vint, les berges s’abaissèrent et le courant diminua. Les rives devinrent imprécises. La rivière se fondit en un vaste marais d’où montait un murmure continu.
La couleur de l’eau semblait s’assombrir au fur et à mesure qu’une vase noirâtre remplaçait l’argile qui en avait jusque-là formé le lit. D’énormes choses vertes apparurent bientôt, qui ne dérivaient pas avec le courant. C’étaient les feuilles de nénuphars qui, avec les choux et quelques rares végétaux, étaient parvenus à s’acclimater à ce milieu voué aux champignons et aux moisissures. Larges de quatre à cinq mètres de diamètre, elles auraient aisément supporté le poids de Burl et des membres de sa tribu.
Les nénuphars se firent bientôt si nombreux que seul un mince filet d’eau permettait aux embarcations de se frayer un passage à travers ces kilomètres de feuilles flottantes d’où émergeait çà et là une fleur gigantesque, répandant des flots de parfum d’une intensité quasi insoutenable.
Des coassements d’un volume sonore inimaginable ne tardèrent pas à se faire entendre sur les deux rives. Ils émanaient de grenouilles de trois mètres de long, qui proliféraient dans la région. Burl et ses compagnons allaient bientôt les voir, géants verts immobiles, la gueule ouverte dans un coassement qui semblait ne pas devoir connaître de fin.
Ici, dans les marais, il y avait une telle profusion d’insectes que les meilleurs terrains de chasse connus des humains semblaient autant de déserts en comparaison. Des myriades de moucherons, d’à peine dix centimètres, frôlaient la surface, comme amoureux de leur propre reflet.
Sur leurs radeaux improvisés, les membres de la tribu s’emplissaient les yeux de toutes les nouveautés qu’ils découvraient, émerveillés. Lorsque la rivière se scinda en plusieurs bras, ce paysage devint déroutant, rien n’y était familier. Il n’y poussait pas de champignons, mais des moisissures et aussi des roseaux, des massettes dont les tiges hautes comme des arbres dominaient l’eau d’une quinzaine de mètres.
Au bout d’un certain temps, les cours d’eau se rejoignirent de nouveau. Des petites collines se dessinèrent à travers la brume plus épaisse. La rivière se coula entre leurs flancs. Elle s’engagea dans une gorge à travers des montagnes. Les radeaux continuèrent à descendre en tournoyant dans la passe étroite aux parois abruptes. L’eau était devenue pure et transparente.
Au-dessus de la gorge, une araignée avait accroché sa toile qui traversait l’abîme comme un pont sur une largeur de cent cinquante mètres. Les passagers des radeaux aperçurent l’araignée, d’une taille monstrueuse même pour son espèce. Son ventre gonflé avait plusieurs mètres de diamètre. Elle resta suspendue, immobile au centre de son repaire, tandis que les hommes passaient sous elle.
Enfin les montagnes s’écartèrent et la tribu se trouva dans une vallée. On ne voyait plus la moindre trace des lycoperdons. Les hommes abordèrent la rive pendant qu’il faisait encore jour et les radeaux furent amarrés.
L’obscurité tomba avant que la tribu ne puisse explorer les lieux. Par prudence, Burl et ses compagnons se cachèrent jusqu’au matin dans un massif de champignons. Les bruits de la nuit leur étaient parfaitement familiers. Seul, le crissement des grandes sauterelles vertes était plus grave que sur les basses terres qu’ils avaient quittées. Cela tenait au fait qu’ici, les végétaux dominant nettement les fongoïdes, ces herbivores avaient pu s’épanouir davantage. D’innombrables lucioles lançaient leurs feux dans la pénombre, ce qui indiquait que les escargots dont elles faisaient leur ordinaire devaient pulluler sur ces nouveaux territoires. Les hommes pourraient tirer profit de la chair succulente de ces gastéropodes – mais l’instinct de prédateur ne s’était pas encore complètement réveillé chez eux.
Depuis quelques jours, leur vie avait bien changé. Ces hommes n’étaient plus la vermine traquée qu’ils avaient été jusqu’alors. Ils avaient appris l’usage des armes. Ils avaient appris aussi à tuer pour se nourrir. Et même à tuer pour faire preuve de courage. Dans une certaine mesure, ils étaient tous en train d’acquérir les qualités de Burl. Cependant, ils étaient en retard sur lui… et lui-même avait encore bien du chemin à faire.
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