Le jeune homme fut pris d’une angoisse affreuse. Derrière lui arrivait la mort certaine sous la forme du hanneton carnivore. Et Saya qu’il aimait allait disparaître sous terre.
Ce ne fut peut-être que la rage, ou le désespoir, ou un banal coup de folie, qui le fit agir irrationnellement. Mais les sentiments qui élèvent les humains au-dessus de la bête ne sont que partiellement raisonnables. La plupart des émotions humaines, et en particulier les émotions dignes d’éloges, ne peuvent être justifiées par la raison. Bien peu d’actions héroïques partent d’un raisonnement logique.
Burl prit sa décision en un quart de seconde, alors qu’il était encore en l’air. Il tournoya sur lui-même en touchant terre. Et il brandit sa lance. Dans sa main gauche, il tenait la patte du hanneton qu’il avait tué la nuit précédente, hanneton tout semblable à celui qui s’avançait vers lui en cliquetant. Avec un hurlement de défi, Burl lança la patte sur le monstre.
Le projectile arriva au but. Et, certainement, il fit mal. Le hanneton saisit férocement la patte et l’écrasa. Elle était pleine de viande sucrée et juteuse. Le hanneton la dévora. Il avait oublié l’homme qu’il avait eu l’intention de tuer. Il croquait la patte de son cousin ou de son frère. Lorsqu’il eut terminé, le hanneton fit demi-tour et repartit lourdement pour explorer un autre fourré de champignons. Il semblait considérer qu’un ennemi avait été mis hors de combat et dévoré, et que la vie normale pouvait reprendre.
Alors seulement, Burl se baissa et tira Saya de la tombe que les nécrophores s’étaient donné tant de mal pour creuser. De la terre tomba de ses épaules, de son visage et de son corps. Trois petits hannetons tachetés de noir et de rouge, terrifiés, détalèrent précipitamment.
Burl emporta Saya et la déposa sur un lit de terre molle pour pleurer sa mort.
Burl en savait plus sur les mœurs des insectes que n’importe qui d’autre, où que ce soit, y compris les membres du Service écologique qui avaient peuplé la planète inconnue. Cependant, il restait un sauvage ignorant. Et, pour lui, l’inconscience de Saya était la mort même. Un grand chagrin muet l’envahit. Il étendit le corps avec douceur et il pleura. Il avait été si content de lui-même parce qu’il avait tué un hanneton volant ! Sans la mort apparente de Saya, il aurait été insupportable d’orgueil, car il avait mis en fuite un autre hanneton. Mais maintenant, il n’était plus qu’un jeune homme au cœur brisé, terriblement humain.
Longtemps après, Saya ouvrit les yeux et regarda autour d’elle avec ahurissement.
Les deux jeunes gens couraient un énorme danger car ils avaient oublié le reste du monde. Remplie d’un bonheur encore étonné, Saya reposait contre l’épaule de Burl. Il lui racontait ses aventures, comment, croyant tuer un phalène, il avait frappé un hanneton volant, comment celui-ci l’avait emporté dans les airs, comment il avait cherché la tribu et comment il l’avait retrouvée elle, Saya, apparemment sans vie. Saya contemplait le jeune homme d’un regard rempli de chaleur et de fierté. Mais lui, il fut subitement frappé par l’utilité extraordinaire de sa dernière découverte. On pouvait se défendre contre les attaques des insectes en leur jetant de la viande. Les insectes étaient si stupides qu’en fait, n’importe quel objet lancé assez vite pourrait leur servir de victime à la place d’un homme pourchassé.
Un chuchotement timide tira le jeune couple de ses rêves. C’était Dik. Debout à quelques pas de Burl et de Saya, il les fixait de ses yeux écarquillés. Il semblait convaincu de voir des morts vivants. N’importe quel geste brusque l’aurait fait déguerpir instantanément. Trois ou quatre autres têtes apparurent entre les champignons. Les nouveaux venus aussi semblaient terrifiés. Le vieux Jon était prêt à prendre la fuite.
La tribu était revenue à sa cachette antérieure pour s’y rassembler. Tous, ils avaient cru Burl et Saya morts. Ils avaient accepté leur sort avec leur fatalisme habituel. Et maintenant, ils semblaient ne pas croire leurs yeux.
Burl les appela, heureusement sans arrogance. Dik et Tet sortirent craintivement de leurs cachettes. Les autres suivirent les jeunes gens. La tribu forma un demi-cercle apeuré autour du couple. Burl parla de nouveau. Cori osa s’approcher de lui et le toucher. Aussitôt, ils se mirent tous à babiller dans leur langage rudimentaire. Des exclamations émerveillées et des questions fusèrent de toutes les bouches.
Pour une fois, Burl fit preuve de bon sens. Au lieu de faire un long récit de ses exploits, il se borna à jeter devant lui les longues antennes effilées du hanneton. Les autres les contemplèrent et comprirent d’où elles provenaient.
Ensuite Burl ordonna sèchement à Dor et à Jak de faire un siège de leurs mains pour porter Saya. Elle était affaiblie par sa chute et la perte de sang qui l’avait suivie. Les deux hommes avancèrent humblement et obéirent. Alors Burl donna l’ordre de reprendre la marche.
Ils avancèrent plus lentement que les jours précédents. Burl marchait devant le groupe, attentif à toute menace de danger. Il avait plus que jamais confiance en lui. Ce n’était évidemment pas pleinement justifié. Jon reprit la lance qu’il avait lâchée. Le petit groupe se trouva bientôt hérissé d’armes. Mais maintenant Burl savait que ces armes seraient vite jetées si elles devenaient encombrantes et qu’il était nécessaire de fuir.
Tout en ouvrant la marche, Burl s’efforçait de penser en chef. Jusqu’à présent, il avait appris à ses compagnons comment tuer des fourmis pour les manger. Il les avait lancés à l’attaque des larves et des papillons qui pullulaient sur les choux géants. Mais jamais les hommes de la tribu n’avaient encore délibérément fait face, comme lui, à un véritable danger. C’était là une lacune que le jeune homme se devait de combler au plus tôt.
L’occasion qu’il cherchait se présenta le soir même. À l’ouest, les lourds nuages commençaient tout juste à revêtir les somptueuses couleurs annonciatrices du crépuscule quand un bourdon, qui regagnait son nid souterrain, passa bruyamment à une dizaine de mètres au-dessus de leur tête. Levant les yeux, la petite troupe distingua nettement les brosses de l’apidé, chichement garnies de pollen. L’insecte volait lourdement. Ses ailes transparentes étaient presque invisibles dans l’air du soir.
Le visage de Burl se crispa soudain. Une guêpe à la taille fine, qui se tenait en embuscade dans un buisson de moisissures fétides, venait de bondir.
Le bourdon fit un écart pour tenter de s’échapper. Mais la guêpe le gagnait de vitesse. Le bourdon esquiva encore. Il mesurait près d’un mètre cinquante – à peu près la taille de la guêpe –, mais il était plus lourdement charpenté et ne possédait pas les mêmes pointes de vitesse. À deux reprises, il parvint à éviter les descentes en piqué de son adversaire mieux taillé pour la course. Mais, la troisième fois, les deux insectes s’agrippèrent en vol, à quelques mètres à peine à la verticale des humains.
Ils perdirent de l’altitude en tournoyant – horrible enchevêtrement de membres mordus, torturés, déchiquetés – avant de s’écraser ensemble sur le sol où, roulant dans la poussière, ils poursuivirent la lutte. Se contorsionnant en tous sens, le bourdon faisait des efforts désespérés pour planter son aiguillon barbelé dans le corps souple de son adversaire.
Mais, après quelques instants de confusion, la guêpe prit le dessus et, plaçant avec une habileté diabolique sa victime dans la position qui lui convenait, elle arqua son corps. Et son aiguillon acéré plongea…
Le bourdon fut tué sur le coup, comme frappé par la foudre. La guêpe avait piqué à l’endroit de la nuque par où passent tous les nerfs. C’était du grand art. Mais, étant donné les intentions ultérieures de la guêpe, elle ne pouvait frapper que là – et pas ailleurs.
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