« Dans cette direction. » Il tendait le doigt vers le désert.
« Du saguaro, dit-elle. Mauvaise herbe. »
« Il y a peut-être des gens à proximité. »
« Cela pourrait être aussi bien les restes d’une station botanique. »
« Nous sommes loin dans le sud », dit-il.
Il baissa ses jumelles, se gratta sous son filtre. Ses lèvres étaient sèches et craquelées et il avait dans la bouche le goût de poussière de la soif.
« Cela semble un site fremen. »
« Sommes-nous sûrs qu’ils se montreront amicaux ? » demanda-t-elle.
« Kynes nous a promis leur aide. »
Mais ces gens du désert sont emplis de désespoir, songea-t-elle. Ce désespoir que j’ai moi-même ressenti aujourd’hui. Et des gens aussi désespérés pourraient nous tuer pour notre eau.
Elle ferma les yeux et, comme pour repousser l’image de cette terre désolée, elle évoqua un paysage de Caladan. Un voyage d’agrément qu’ils avaient fait ensemble, le Duc Leto et elle, avant la naissance de Paul. Ils avaient survolé les jungles du sud, les feuilles, l’herbe sauvage des savanes et le jeune riz dans les deltas. Et dans tout ce vert ils avaient vu des files de fourmis. Des hommes, minuscules, portant leur fardeau sur les balanciers à suspenseurs. Et près de la mer, ils avaient entrevu les pétales blancs des dhows trimarans.
Tout cela avait disparu.
Elle ouvrit les yeux sur l’immobilité du désert, la chaleur du jour, le silence. Déjà, l’air vibrait au-dessus du sable, comme sous l’effet de la danse torride d’innombrables et infatigables démons. De l’autre côté du désert, l’image d’or de la falaise devenait de plus en plus floue.
Une pluie de sable, l’espace d’un instant, forma un rideau léger à l’extrémité de la fissure. Le sable grésillait de toutes parts, libéré par la brise du matin, par l’envol des premiers faucons quittant les falaises. Et, après chaque cascade, Jessica continuait d’entendre comme un sifflement, de plus en plus fort. C’était un son que l’on ne pouvait oublier, lorsqu’on l’avait entendu une fois.
« Un ver », murmura Paul.
Il apparut sur leur droite, avec une majesté sereine. Une dune cheminant entre les dunes, traversant leur champ de vision. Droit devant eux, elle s’éleva un peu, rejetant du sable comme la proue d’un navire rejette de l’eau. Puis cela disparut sur la gauche.
Et le sifflement s’estompa, mourut.
« J’ai vu des frégates spatiales plus petites », murmura Paul.
Jessica hocha la tête. Son regard ne quittait pas le désert. Là où le ver était passé, demeurait un fascinant sillage, entre le sable et le ciel.
« Quand nous nous serons reposés, dit Jessica, nous reprendrons tes leçons. »
Il lutta contre une soudaine colère. « Mère, ne pensez-vous pas que nous pourrions nous passer de…»
« Aujourd’hui, tu as paniqué. Peut-être connais-tu mieux que moi ton esprit et ton système nerveux bindu, mais il te reste encore tant à apprendre sur la musculature prana de ton corps. Parfois, le corps agit par lui-même, Paul, et je dois t’apprendre des choses à ce propos. Il faut que tu parviennes à contrôler chacun de tes muscles, chacun de tes doigts, de tes tendons, de tes extrémités tactiles. (Elle se détourna.) Viens dans la tente, maintenant. »
Il regarda sa main gauche, replia ses doigts. Jessica s’introduisait déjà dans la tente par la valve-sphincter et il sut qu’il ne pourrait lutter contre sa détermination, qu’il lui faudrait s’y plier.
Quoi que l’on m’ait fait , songea-t-il, je m’y suis prêté.
Examen de la main !
A nouveau, il regarda sa main. Elle semblait si maladroite comparée à des créatures telles que le ver.
Nous sommes venus de Caladan, monde paradisiaque pour notre forme de vie. Sur Caladan, nous n’avions nul besoin de construire un paradis physique ou un paradis de l’esprit. La réalité suffisait, tout autour de nous. Et le prix que nous avons payé est celui que les hommes ont toujours payé pour jouir du paradis durant le temps de leur vie : nous sommes devenus fragiles, notre fil s’est émoussé.
Extrait de
Conversations avec Muad’Dib , par la Princesse Irulan.
« Ainsi vous êtes le grand Gurney Halleck », dit l’homme.
Debout dans la caverne ronde, Halleck regardait le contrebandier assis derrière un bureau de métal. L’homme arborait la robe fremen et le bleu trop clair de ses yeux révélait qu’il se nourrissait en partie d’aliments importés. La pièce reproduisait le centre de contrôle d’une frégate spatiale. Instruments de communication et écrans de vision couvraient la paroi courbe sur trente degrés. Il y avait des consoles d’armement et de tir automatiques et le bureau lui-même semblait une excroissance de la paroi.
« Je suis Staban Tuek, fils d’Esmar Tuek », dit le contrebandier.
« Alors vous êtes celui qu’il me faut remercier pour l’aide que nous avons reçue », dit Halleck.
« Ah… La gratitude, dit le contrebandier. Asseyez-vous. »
Un siège creux pareil à ceux des vaisseaux spatiaux sortit de la paroi, entre les écrans, et Halleck s’y laissa aller avec un soupir, prenant conscience de sa lassitude. Dans la sombre surface, devant lui, à côté de l’homme, il pouvait maintenant voir son reflet. La fatigue avait imprimé ses sillons sur son visage. Il fronça les sourcils et la cicatrice, au long de sa mâchoire, se plissa.
Il se détourna alors de son reflet pour regarder Tuek. Maintenant, il décelait la ressemblance avec le père. Les sourcils lourds, le dessin net, acéré, des joues et du nez.
« Vos hommes m’ont dit que votre père était mort, tué par les Harkonnens », dit-il.
« Par les Harkonnens ou par le traître qui s’était glissé parmi les vôtres. »
La colère eut raison de la fatigue. Halleck se raidit.
« Pouvez-vous nommer ce traître ? »
« Nous n’en sommes pas certains. »
« Thufir Hawat soupçonnait Dame Jessica. »
« Ah… La sorcière Bene Gesserit… Peut-être. Mais Hawat est prisonnier des Harkonnens. »
« On me l’a appris. (Halleck inspira profondément.) Il semble que d’autres massacres nous attendent. »
« Nous ne ferons rien qui puisse attirer l’attention », dit Tuek.
Halleck se raidit. « Mais…»
« Vous et vos hommes êtes les bienvenus parmi nous. Vous parliez de gratitude. Fort bien. Acquittez-vous de votre dette envers nous. Nous saurons toujours comment utiliser des hommes de valeur mais, pourtant, nous vous tuerons de nos mains si vous tentez la moindre action ouverte contre les Harkonnens. »
« Mais ils ont tué votre père ! »
« Peut-être. Et si cela est vrai, je vous citerai alors ce que disait mon père à ceux qui agissaient sans réfléchir : « Lourde est la pierre et dense le sable. Mais l’un et l’autre ne sont rien auprès de la colère de l’idiot ».
« Vous voulez dire que vous n’allez rien faire ? »
« Je n’ai pas dit cela. J’ai simplement déclaré que j’entendais protéger notre contrat avec la Guilde. La Guilde entend que nous agissions prudemment. Et il existe bien des moyens de venir à bout d’un ennemi. »
« Ah…»
« Oui, en vérité. Si vous avez dans l’idée de partir en quête de la sorcière, partez. Mais je dois pourtant vous avertir qu’il est probablement trop tard… Et nous doutons qu’elle soit bien la traîtresse que vous cherchez. »
« Hawat ne s’est que rarement trompé. »
« Mais il est tombé aux mains des Harkonnens. »
« Vous pensez que c’est lui le traître ? »
(Tuek eut un haussement d’épaules.) « Peu importe. Mais nous pensons que la sorcière est morte. Les Harkonnens, quant à eux, en sont persuadés. »
Читать дальше