« De tous côtés, la fortune passe », dit Halleck.
« De tous côtés. Les temps les plus troublés sont favorables à notre profession. »
Halleck acquiesça. Il entendit un faible chuintement et ressentit le souffle de l’air à l’instant où la porte du sas s’ouvrait. Il se retourna, franchit le seuil et quitta le bureau de Tuek.
Il se retrouva dans la salle de rassemblement où lui et ses hommes avaient été amenés par les adjoints de Tuek. Elle était longue, plutôt étroite et elle avait été taillée à même le roc, sans doute à l’aide de brûleurs à couterays, comme en témoignait le sol lisse. Le plafond était assez élevé pour maintenir l’assise naturelle du rocher et pour permettre la circulation des courants de convection. Au long des murailles étaient fixés des râteliers d’armes et des placards.
Avec une certaine fierté, Halleck remarqua que la plupart de ses hommes encore valides demeuraient debout. Nul repos dans la lassitude et la défaite, pour eux. Les médics des contrebandiers allaient d’un blessé à l’autre. Sur la gauche, on avait rassemblé des litières. Chaque blessé avait à côté de lui un compagnon.
Les Atréides. « Nous veillons sur les nôtres ! » C’était en eux comme un noyau indestructible, se dit Halleck.
L’un de ses lieutenants s’avança. Il tenait la balisette à neuf cordes d’Halleck. Il salua et dit : « Chef, les médics disent qu’il n’y a plus d’espoir pour Mattai. Ils n’ont pas de banque d’organes ou d’os, ici. Seulement le nécessaire d’urgence. Mattai ne vivra pas, à ce qu’ils disent. Alors il a une requête à vous présenter. »
« Laquelle ? »
Le lieutenant tendit la balisette. « Il veut une chanson pour adoucir son départ, chef. Il dit que vous saurez trouver celle qui convient… il vous l’a assez souvent demandée, à ce qu’il dit. (Le lieutenant avala sa salive péniblement.) C’est celle qui s’appelle Ma Femme , chef… Si vous…»
« Je sais. » Halleck prit la balisette, sortit le multipic de son étui sur le manche, essaya une corde et comprit que quelqu’un avait déjà accordé l’instrument pour lui. Ses yeux étaient brûlants mais il chassa toute pensée tandis qu’il s’avançait, essayant ses accords et s’efforçant de sourire.
Plusieurs hommes et un médic des contrebandiers étaient penchés sur l’une des litières. Comme Halleck s’approchait, un homme se mit à chanter, prenant immédiatement le rythme avec l’aisance d’une longue habitude.
« Douce à sa fenêtre,
Dans le couchant rouge et doré.
Lignes souples sur le verre,
Ma femme se penche, les bras repliés…
Viens à moi,
Viens à moi, douce adorée,
Pour moi.
Pour moi, douce adorée. »
Le chanteur s’interrompit, tendit un bras pansé et ferma les paupières de l’homme sur la litière.
Halleck tira un dernier accord de la balisette et pensa : Maintenant, nous ne sommes plus que soixante-treize.
Pour bien des gens, il est difficile de comprendre la vie familiale de la Crèche Royale, mais je vais essayer de vous en donner une vision condensée. Mon père, je crois bien, n’avait qu’un seul véritable ami, le comte Hasimir Fenring, l’eunuque génétique qui était l’un des plus redoutables guerriers de l’Imperium. Le Comte, petit homme laid et sémillant, amena un jour une nouvelle esclave-concubine à mon père, et ma mère me dépêcha auprès de lui afin d’espionner. Tous, nous espionnions mon père pour nous protéger. Certes, une esclave-concubine accordée à mon père selon l’accord Bene Gesserit-Guilde ne pouvait porter de Successeur Royal, mais les intrigues se succédaient sans cesse et en toute similitude. Ma mère, mes sœurs et moi, nous avions pris l’habitude d’éviter les plus subtils instruments de mort. Cela semble terrible à dire, mais je ne suis pas certaine que mon père ne se trouvât pas à l’origine de plusieurs tentatives. Une Famille Royale ne peut ressembler aux autres familles. Donc, cette nouvelle esclave-concubine était là, souple, jolie et rousse comme mon père. Elle avait des muscles de danseuse et il était certain que la neuro-séduction faisait partie de son éducation. Elle était debout devant mon père, nue, et il la regarda longuement avant de déclarer : « Elle est trop belle. Nous la réserverons pour un cadeau. » Vous ne pouvez soupçonner la consternation qui succéda à cette décision, dans la Crèche Royale. La subtilité et le contrôle de soi n’étaient-ils point des qualités qui nous menaçaient toutes directement ?
Dans la Maison de Mon Père , par la Princesse Irulan.
Dans l’après-midi finissant, Paul se tenait devant la tente-distille. La crevasse était envahie par l’ombre profonde. Par-delà le sable, Paul contemplait la lointaine falaise, se demandant s’il devait éveiller dès maintenant sa mère qui dormait encore.
Plis de sable sur plis de sable, les dunes roulaient sous le soleil déclinant qui dessinait des ombres denses comme la nuit.
Tout était plat.
Dans son esprit, il chercha quelque chose de vertical qu’il pût greffer sur ce paysage. Mais il n’y avait rien, rien d’un horizon à l’autre, sous l’air surchauffé. La brise n’agitait pas la moindre fleur, la moindre plante fragile. Les dunes… Et la falaise, là-bas, sous le ciel d’argent bleui.
Et si ce n’est pas l’une des stations abandonnées ? se demanda Paul. S’il n’y a pas de Fremen, là-bas ? Si ces plantes ne sont qu’un accident ?
Dans la tente, Jessica s’éveilla, se retourna et, par la paroi transparente, regarda son fils. Il lui tournait le dos et quelque chose, dans son attitude, lui rappela le Duc. Tout au fond d’elle, elle retrouva alors le puits noir de son chagrin et elle détourna le regard.
Elle ajusta son distille, but un peu de l’eau recueillie par la poche de la tente et sortit en s’étirant, chassant le sommeil de ses muscles.
« J’apprécie le calme de cet endroit », dit Paul sans se retourner.
Comme l’esprit se forme à l’environnement , songea-t-elle. Un axiome Bene Gesserit lui revint : « Sous l’effet d’une tension, l’esprit va dans l’une ou l’autre direction : positive ou négative, dedans ou dehors. Concevez-le comme un spectre dont les extrêmes seraient l’inconscient, négatif, et l’hyper-conscient, positif. La façon dont l’esprit réagit sous la tension est fortement influencée par l’entraînement reçu. »
« La vie pourrait être agréable, ici », dit Paul.
Jessica essaya de voir le désert avec les yeux de son fils, tentant de rassembler toutes les rigueurs qui étaient communes sur cette planète, s’interrogeant sur les avenirs possibles que Paul avait entrevus . Ici, pensa-t-elle, on peut vivre seul sans se retourner, sans craindre le chasseur.
Elle s’avança, dépassa Paul, leva les jumelles et régla les objectifs à huile. Puis elle observa l’escarpement rocheux, de l’autre côté du désert. Oui, c’était bien du saguaro, là-bas, dans les arroyos. Il y avait aussi d’autres épineux… et des plaques d’herbe courte, jaune-vert entre les ombres.
« Je vais lever le camp », dit Paul.
Elle hocha la tête et gagna l’extrémité de la fissure, d’où elle pouvait contempler toute l’étendue du désert. Elle braqua alors ses jumelles vers la gauche. Une plaque de sel scintillait, maculée d’ocre sur les bords, blanche pourtant, ici où la mort était blanche. Mais cette plaque de sel disait bien autre chose. Elle disait : eau . Il y avait eu un temps où l’eau avait coulé sur cette blancheur scintillante. Jessica abaissa ses jumelles, ajusta son burnous et, durant un instant, prêta l’oreille aux mouvements de Paul.
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