La bouche se dirigea vers l’étroite crevasse où s’étaient réfugiés Paul et Jessica. La senteur de cannelle emplissait leurs narines et la clarté lunaire était réverbérée par chaque croc de cristal.
La bouche se balança, d’avant en arrière.
Paul retint son souffle.
Jessica, accroupie, ne baissait pas les yeux.
Il lui fallait toute sa concentration Bene Gesserit pour repousser les terreurs primaires, pour triompher de la peur atavique qui menaçait de submerger tout son esprit.
Paul éprouvait une sorte d’ivresse. Un instant auparavant, il avait franchi quelque barrière pour pénétrer dans un territoire qui lui était inconnu. Il percevait les ténèbres au-dessus de lui sans que son regard intérieur lui révélât rien. Comme si un seul pas avait suffi à l’engloutir dans un puits profond… ou dans une vague au sein de laquelle il ne pouvait plus discerner l’avenir. Le paysage tout entier avait été profondément bouleversé.
Loin de l’effrayer, cette impression d’obscurcissement du temps déclencha une hyper-accélération de ses autres sens. Et il se mit à enregistrer les plus infimes détails de la chose qui, derrière eux, sortait du sable, les cherchait… La bouche avait quelque quatre-vingts mètres de diamètre… Les dents courbes comme autant de couteaux krys scintillaient près du bord… et l’odeur de cannelle arrivait par bouffées… aldéhydes subtils, acides.
Le ver, en abordant les rochers au-dessus d’eux, occulta le clair de lune. Une pluie de cailloux et de sable s’abattit dans la crevasse.
Paul attira sa mère plus avant dans le refuge.
Cannelle !
Cette senteur recouvrait tout.
Quel rapport y a-t-il entre le ver et le Mélange ? se demanda-t-il. Et il se rappela que Liet-Kynes avait fait une référence voilée à quelque association entre le ver et l’épice.
« Baaououoummm… ! »
Ce fut comme un roulement de tonnerre particulièrement net quelque pan sur leur droite.
Et puis, de nouveau : « Baaououoummm… ! »
Le ver se rejeta dans le sable et demeura là immobile, durant un instant, le clair de lune jouant dans le cristal de ses dents, jetant des éclairs.
« Foum ! Foum ! Foum ! Foum ! »
Un autre marteleur !
Le bruit se répéta sur leur droite.
Le ver eut comme un gigantesque frisson. Il commença de s’éloigner. Seul le monticule d’un anneau continua d’apparaître sur le désert, comme un tunnel mouvant franchissant dune après dune.
Et le sable crissait.
Plus loin, de plus en plus loin, la créature plongea plus profond dans le sable. Il n’y eut plus qu’une crête, un sillage.
Paul quitta la crevasse et son regard suivit la trace du ver qui se dirigeait vers l’appel lointain du nouveau marteleur.
Jessica vint à ses côtés et, comme lui, elle écouta : « Foum ! Foum ! Foum ! Foum ! »
Cela cessa.
Paul prit le tube de son distille, aspira une gorgée d’eau. Jessica le regarda mais rien ne s’inscrivait dans son esprit encore figé de lassitude et de terreur.
« Est-il vraiment parti ? » demanda-t-elle.
« Quelqu’un l’a attiré, dit Paul. Les Fremen. »
« Il était si énorme ! »
« Pas autant que celui qui a englouti notre orni. »
« Es-tu certain que c’étaient les Fremen ? »
« Ils ont utilisé un marteleur. »
« Pourquoi viendraient-ils à notre secours ? »
« Peut-être ne l’ont-ils pas fait pour nous. Ils pouvaient simplement appeler un ver. »
« Pourquoi ? »
La réponse était là, au-delà de sa conscience, mais elle refusait de se formuler. Dans son esprit, il eut la vision de quelque chose qui était en rapport avec ces tiges barbées, dans le Fremkit – les « hameçons à faiseur ».
« Pourquoi appelleraient-ils un ver ? » demanda à nouveau Jessica.
Le souffle de la peur effleura l’esprit de Paul. Il fit un effort pour se détourner, pour lever les yeux vers la falaise.
« Nous ferions bien de trouver un passage avant le jour. (Il leva la main.) Ces piquets que nous avons rencontrés. Il y en a d’autres là-bas. »
Elle regarda. Les repères usés par le vent se dessinaient sur l’ombre d’une étroite corniche qui, loin au-dessus d’eux, plongeait dans une crevasse.
« Ils ont marqué un chemin sur la falaise », dit Paul. Il assura le paquet sur ses épaules et entama l’escalade.
Avant de le suivre, Jessica attendit un instant, rassemblant ses forces.
Ils suivirent les repères jusqu’à ce que la corniche se rétrécisse en une étroite lèvre rocheuse, au seuil d’une crevasse ténébreuse.
Paul baissa la tête pour sonder l’obscurité. Il avait conscience de la précarité de sa situation sur la mince bande de rocher, mais il fallait être prudent, agir lentement. A l’intérieur de la crevasse, il ne décelait que les ténèbres. Jusqu’aux étoiles, tout au sommet. Il écoutait aussi, mais ne percevait que des bruits normaux : chute de sable, vrombissement léger d’un insecte, grattement des pattes d’une minuscule bestiole. Il avança un pied, pesa sur le sol. Sous une mince couche de sable, c’était du rocher. Lentement, très lentement, il se pencha à l’angle de la crevasse et fit signe à Jessica de le suivre. Il tendit la main, saisit un pli de sa robe et l’attira jusqu’à lui.
Ils levèrent les yeux vers l’étroite bande d’étoiles qui courait entre les deux parois noires de la crevasse. Près de lui, Paul distinguait sa mère comme une forme grise, floue. « Si seulement nous pouvions utiliser une lampe », murmura-t-il.
« Nous disposons d’autres sens que notre vue », dit-elle.
Il avança d’un pas, assura son équilibre et tendit l’autre pied. Il rencontra un obstacle. Il le leva plus haut, sentit la marche dans le roc, se hissa vers le haut. Puis il se retourna, découvrit le bras de sa mère et, à nouveau, la tira par sa robe.
Un autre pas.
« Cela monte jusqu’au sommet », souffla-t-il.
Une crevasse, des marches , songea Jessica. Sans aucun doute taillées par des hommes.
Degré après degré, elle suivait la silhouette imprécise de son fils. Les murailles rocheuses se rétrécirent et elle finit par les frôler des épaules. Les marches s’achevèrent dans un étroit défilé d’environ vingt mètres de long qui débouchait sur un creux baigné de lune.
Paul s’arrêta au bord et murmura : « Quel merveilleux endroit ! »
Un pas derrière lui, Jessica ne répondit pas mais elle regardait, elle aussi.
Malgré sa fatigue, malgré l’irritation causée par les embouts de ses narines et les recycles, malgré le distille, la peur et une folle envie de se reposer, elle se sentait saisie par la beauté du lieu. Une beauté qui touchait tous ses sens, qui l’obligeait à demeurer là, immobile, pour admirer.
« Un pays de conte de fées », souffla Paul. Et elle acquiesça.
A gauche, la paroi du bassin était obscure mais, à droite, elle semblait couverte de givre. Au centre, un jardin de buissons, de cactées, de pousses rêches vibrait dans le clair de lune.
« Ce doit être un site fremen », dit Paul.
« Pour que toutes ces plantes survivent, il a fallu des hommes. » Jessica ouvrit le tube qui plongeait dans les poches de son distille et elle but une gorgée d’eau. C’était chaud, un peu acre dans sa gorge. Pourtant, elle sentait que cela la rafraîchissait. En remettant l’obturateur du tube, elle sentit crisser des grains de sable.
Un mouvement attira le regard de Paul. Sur sa droite, près du fond du bassin, entre les buissons et les herbes, il aperçut une bande de sable. Là, quelque chose de petit sautillait. Tip-top-tip-tip…
« Des souris ! » dit-il.
Tip-top-tip… Elles sortaient et rentraient dans l’ombre, alternativement.
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