Le soleil descendit plus bas encore. Les ombres s’étendirent sur la plaque de sel. Des lignes de couleurs fulgurantes jaillirent sur l’horizon du couchant. Puis elles se fondirent en un flot d’ombre sur le sable. Des rivages charbonneux apparurent et puis, tout à coup, la nuit s’épaissit sur le désert.
Les étoiles !
Elle leva les yeux vers le ciel et sentit que Paul s’approchait, venait près d’elle. La nuit s’établissait sur tout le désert et les étoiles semblaient monter du sable. Le poids du jour glissait, disparaissait. Jessica sentit sur son visage la caresse fugace d’une brise.
« La première lune va bientôt se lever, dit Paul. Le paquet est prêt et j’ai planté le marteleur. »
Dans cet endroit infernal , songea-t-elle, nous pourrions nous perdre à tout jamais. Sans que nul le sache.
Le vent de la nuit se leva et des filets de sable effleurèrent sa peau, apportant une senteur de cannelle, une pluie de parfums dans l’ombre.
« Vous sentez cela ? » demanda Paul.
« Même au travers du filtre. Cela représente une grande richesse. Mais est-ce suffisant pour acheter de l’eau ? (Elle désigna le bassin de sable.) Je ne distingue pas de lumières artificielles. »
« Les Fremens se dissimuleraient dans un sietch, derrière ces rochers », dit-il.
Un disque d’argent surgit sur l’horizon, à leur droite : la première lune. Elle s’élevait lentement. La forme d’une main apparaissait nettement sur l’hémisphère visible. Le regard de Jessica se posa sur le sable baigné de clarté argentée.
« J’ai planté le marteleur au plus profond de la crevasse, dit Paul. Lorsque j’allumerai la mèche, nous disposerons d’environ trente minutes. »
« Trente minutes ? »
« Avant d’attirer… un ver. »
« Bien. Je suis prête. »
Il s’éloigna et elle entendit ses pas au long de la fissure.
La nuit est un tunnel , se dit-elle. Un trou dans l’avenir… si nous avons encore un avenir. Elle secoua la tête. Pourquoi suis-je aussi morbide ? Où est donc mon éducation ?
Paul revint vers elle. Il prit le paquet et la précéda en direction de la première dune. Là, il s’arrêta et prêta l’oreille tandis qu’elle le rejoignait. Il percevait ses pas et la chute froide des grains de sable solitaires. Le code du désert qui se protégeait.
« Il faut que nous marchions sans rythme », rappela-t-il, et le souvenir lui revint d’hommes cheminant dans le sable, souvenir vrai et souvenir prescient.
« Regardez-moi. C’est ainsi que les Fremen marchent dans le sable. »
Il s’avança sur la dune, du côté exposé au vent, suivit la courbe d’une démarche traînante.
Jessica l’observa durant dix pas, le suivit, l’imita. Elle comprenait : ils devaient émettre les mêmes bruits que le sable dans sa chute naturelle… sous l’effet du vent. Mais les muscles réagissaient contre cette démarche brisée, anormale : Un pas… Je glisse… Je glisse… Un pas… Un pas… J’attends… Je glisse… Un pas…
Le temps s’étirait tout autour d’eux. La falaise semblait ne jamais grandir. Et celle qu’ils avaient quittée se dressait toujours au-dessus de leurs têtes.
Foum ! Foum ! Foum ! Foum !
Le bruit de tambour s’élevait de la falaise, derrière eux.
« Le marteleur », souffla Paul.
Le bruit sourd et régulier, ils s’en rendaient compte, rendait plus difficile encore leur progression brisée.
« Foum ! Foum ! Foum ! Foum ! Foum ! »
Ils dévalèrent un creux baigné de lune, poursuivis par ce martèlement, de dune en dune, dans le sable en cascades :… Je glisse… J’attends… Un pas…
… Sur le sable aggloméré qui roulait sous leurs pas : Je glisse… J’attends… Un pas…
Et ils ne cessaient pas un seul instant de guetter le sifflement qu’ils connaissaient maintenant si bien.
Celui-ci, lorsqu’il vint enfin, fut si faible qu’ils ne le perçurent pas vraiment, tout d’abord sous le bruit de leurs pas. Puis il se fit plus net, plus fort… Vers l’ouest.
« Foum ! Foum ! Foum ! Foum ! » répétait le marteleur.
Le sifflement s’étendit, se répandit dans la nuit derrière eux. Ils se retournèrent sans s’arrêter et virent la dune mouvante du ver.
« Continuez, souffla Paul. Ne vous retournez pas ! »
Un bruit terrifiant, furieux, explosa dans les rochers qu’ils avaient quittés. Une assourdissante avalanche de fracas.
« Continuez ! Avancez ! » répéta Paul.
Il s’aperçut qu’ils avaient atteint la limite invisible qui marquait la mi-distance entre les falaises.
Et, derrière eux, à nouveau, il y eut ce tonnerre de rocs fracassés au cœur de la nuit.
Ils continuèrent, sans cesse… Leurs muscles atteignirent un degré de souffrance mécanique qui semblait ne devoir jamais finir. Et puis, Paul vit que la falaise, devant eux, avait grandi.
Jessica se déplaçait dans le vide, consciente que la seule force de sa volonté lui permettait de marcher encore. Sa bouche desséchée était une plaie mais ce qu’elle entendait derrière elle lui ôtait tout espoir de s’arrêter pour boire une gorgée d’eau de son distille.
« Foum ! Foum ! Foum ! »
A nouveau, derrière eux, la fureur se déchaîna, noyant l’appel du marteleur.
Et puis : le silence !
« Plus vite ! » souffla Paul.
Elle hocha la tête tout en sachant bien qu’il ne pouvait la voir. Mais elle avait besoin de cela pour exiger encore un peu plus de ses muscles qui avaient pourtant dépassé toute limite, épuisés par cette progression arythmique, anormale.
Le visage noir de la falaise s’érigea devant eux, occulta les étoiles. Près de la base, Paul distingua une surface de sable plane. Il s’avança encore, s’y aventura et trébucha sous l’effet de la fatigue. Il se redressa d’un mouvement instinctif.
Un bruit sourd s’éleva du sable.
Paul fit deux pas de côté.
« Boum ! Boum ! »
« Le sable-tambour ! » dit Jessica.
Il retrouva son équilibre. Du regard, il balaya le sable, tout autour d’eux. L’escarpement rocheux n’était plus qu’à deux cents mètres environ.
Derrière eux, il y avait le sifflement, pareil au vent, pareil à l’approche de la marée.
« Cours ! cria Jessica. Cours, Paul ! »
Ils coururent.
Le tambour battait toujours sous leurs pas. Puis ils le quittèrent et ils continuèrent leur course sur du gravier. Une course qui était comme un soulagement pour leurs muscles encore douloureux de cette marche étrange, irrégulière, dans le sable. Maintenant, ils retrouvaient l’habitude, le rythme. Mais le sable et le gravier ralentissaient la foulée. Et le sifflement du ver, derrière eux, s’élevait comme une tempête.
Jessica tomba sur les genoux. Elle ne pensait plus qu’à sa fatigue, au bruit terrifiant, à sa peur.
Paul la releva.
Ils coururent encore, main dans la main.
Un piquet se dressait dans le sable devant eux. Ils le dépassèrent et en virent un autre.
Après un instant, l’esprit de Jessica enregistra leur présence.
Plus loin, il y en avait un autre.
Et un autre encore, surgi du rocher.
Le rocher !
Maintenant, oui, elle le sentait sous ses pieds. Cette surface solide, dure, qui ne cédait pas, parut lui apporter une énergie nouvelle.
Une crevasse profonde projetait son ombre dans la falaise, droit devant eux. Ils coururent à toute allure dans cette direction, se pelotonnèrent dans l’obscurité.
Derrière eux, le bruit du ver s’interrompit.
Ils se retournèrent, fouillèrent le désert du regard.
Là où commençaient les dunes, à quelque cinquante mètres du rocher, un sillage argenté apparut sur le désert, projetant des cascades, des ruisseaux de sable alentour. De plus en plus haut, il se changea en une bouche gigantesque, une bouche qui cherchait. Un trou noir, brillant, dont le rebord luisait dans le clair de lune.
Читать дальше