De peur de déranger ses réflexions, Jessica demeura immobile.
Paul contemplait les dunes, et ses yeux, aussi bien que ses narines, cherchaient, trouvaient, centraient son attention sur une portion de désert qui semblait plus sombre.
« De l’épice, dit-il. Son essence est hautement alcaline. Et je dispose encore du paracompas. Sa pile contient de l’acide. »
Jessica se redressa et s’appuya au rocher.
Paul ne parut pas en avoir conscience. Il se leva et s’engagea sur le sable durci par le vent qui menait au désert.
Elle observa sa démarche. Il bridait le rythme : Un pas… arrêt… Un pas, un autre… Un glissement… Une pause…
Il n’y avait plus dans sa progression le moindre rythme qui pût révéler à un ver en maraude que quelque chose d’étranger au désert se déplaçait dans cette zone.
Il atteignit le gisement d’épice, en recueillit une brassée dans sa robe et revint vers la fissure. Il répandit tout l’épice dans le sable, devant Jessica, s’accroupit et entreprit de démanteler le paracompas à l’aide de la pointe de son couteau. Le dessus du compas s’ouvrit. Paul dispersa les pièces sur la ceinture de sa robe et prit la pile. Puis il ôta le cadran de l’instrument, laissant un emplacement vide.
« Il va te falloir de l’eau », dit Jessica.
Il prit le tube près de son cou, aspira une goulée et la déversa dans l’ouverture du cadran.
Si cela échoue , songea Jessica, toute cette eau est gâchée. Mais, de toute façon, cela n’aura plus d’importance.
A l’aide de son couteau, Paul ouvrit la pile et répandit les cristaux dans l’eau. Ils formèrent une écume légère qui disparut très vite.
Jessica décela un mouvement, leva les yeux et aperçut les faucons perchés sur le rebord de la fissure. Tous regardaient l’eau.
Grande Mère ! songea-t-elle. A une telle distance, ils peuvent encore la déceler !
Paul avait remis en place le couvercle du paracompas tout en ôtant le bouton de réglage, ce qui offrait une issue au liquide. Tenant l’instrument d’une main et une poignée d’épice de l’autre, il remonta vers le haut de la fissure, étudiant la pente de sable. Sa robe, à présent sans ceinture, flottait autour de lui. Il s’avança, soulevant des plumets de poussière, faisant naître des ruisseaux de sable.
Puis il s’arrêta, mit une pincée d’épice dans le paracompas et secoua le boîtier.
Une écume verte surgit par le trou correspondant au bouton de réglage. Paul la dirigea vers le sable, dessinant une petite digue qu’il entreprit de consolider ensuite en rajoutant alternativement du sable et de la mousse verte.
D’en bas, Jessica demanda : « Je peux t’aider ? »
« Venez et creusez, dit-il. Ça ne devrait pas dépasser trois mètres de profondeur. » Il vit alors que l’écume verte ne se formait plus.
« Vite. Il est impossible de savoir combien de temps le sable restera en place. »
Jessica le rejoignit à l’instant où il jetait une nouvelle pincée d’épice dans le paracompas. La mousse réapparut et Paul se remit à consolider la digue tandis que Jessica attaquait le sable avec ses mains, le rejetant derrière elle, vers le bas de la pente.
« Il est loin ? » demanda-t-elle.
« Non, mais la position est approximative. Il faudra peut-être élargir l’excavation. (Il fit un pas de côté, glissant dans le sable fluide.) Creusez plutôt en oblique. »
Elle obéit.
Lentement, l’excavation devint de plus en plus profonde. Elle atteignit le niveau du fond du bassin rocheux et le paquet n’apparaissait toujours pas.
Me serais-je trompé dans mes calculs ? se demanda Paul. C’est à cause de moi que cela s’est produit, à cause de cette panique. Est-ce que cela a diminué mes capacités ?
Il regarda le paracompas. Il ne restait plus que deux onces d’acide.
Jessica se redressa dans le trou, passa une main maculée de mousse verdâtre sur ses joues. Son regard rencontra celui de Paul.
« Vers le haut, maintenant, dit-il. Doucement. » Il ajouta une nouvelle pincée d’épice au contenu du paracompas et la mousse gicla autour des mains de Jessica qui taillaient une tranchée dans la paroi supérieure du trou. A la seconde tentative, elle rencontra quelque chose de dur. Lentement, elle dégagea un bout de courroie et une boucle de plastique.
« N’en sortez pas plus », dit Paul, et sa voix était comme un chuchotement. Il ajouta : « Nous n’avons plus de mousse. »
Jessica, sans lâcher la courroie du paquet, leva les yeux vers son fils.
Il jeta le paracompas vide vers le fond du bassin.
« Donnez-moi votre autre main. Maintenant, écoutez attentivement. Je vais vous tirer vers le bas. Surtout ne lâchez pas cette courroie. Nous ne recevrons pas trop de sable du sommet. Cette pente s’est à peu près stabilisée. Tout ce que je veux, c’est maintenir votre tête hors du sable. Lorsque ce trou sera comblé, je pourrai vous tirer et le paquet suivra. »
« Je comprends. »
« Prête ? »
« Prête. » Elle crispa ses doigts sur la courroie.
D’un seul élan, Paul la sortit à moitié de l’excavation et maintint sa tête au-dessus du sable qui se ruait par la digue effondrée. Lorsque l’avalanche prit fin, Jessica était enfoncée jusqu’à la taille dans le sable. Son bras gauche était également prisonnier, jusqu’à l’épaule, mais son menton reposait sur un pli de la robe de Paul. Sous la tension, son épaule était douloureuse.
« Je tiens toujours la courroie », souffla-t-elle.
Lentement, Paul plongea la main dans le sable près d’elle et toucha la courroie, la prit. « Ensemble. D’un seul mouvement. Il ne faut pas l’arracher. »
De nouveaux ruisseaux de sable se formèrent comme ils tiraient le paquet vers la surface. Lorsque la courroie apparut, Paul s’interrompit et libéra complètement sa mère. Puis tous deux finirent d’extraire le paquet de sa prison de sable.
Quelques minutes après, ils se retrouvaient au fond de la fissure avec le paquet entre eux.
Paul regarda sa mère, son visage maculé de mousse, sa robe pleine de sable collé.
« Vous êtes dans un bel état », dit-il.
« Tu n’es pas mal toi non plus », répondit-elle.
Ils rirent, puis se turent.
« Cela n’aurait pas dû arriver, dit Paul. J’ai été inconscient. »
Elle haussa les épaules et un peu de sable sec tomba de sa robe.
« Je vais monter la tente, reprit Paul. Il faudrait que vous ôtiez cette robe pour la secouer. »
Il se détourna, se pencha sur le paquet. Jessica acquiesça en silence, trop lasse pour parler.
« Il y a des trous d’amarrage dans ce rocher, dit Paul. Quelqu’un a déjà campé ici. »
Pourquoi pas ? pensa-t-elle, tout en secouant la robe. L’emplacement était tout indiqué, à l’abri entre les rochers, face au désert et à l’autre falaise, à quatre kilomètres de là, suffisamment haut, pourtant, pour échapper aux vers tout en étant assez près du désert.
En se retournant, elle vit que Paul avait déjà érigé la tente-distille dont l’hémisphère semblait se confondre avec les murailles rocheuses qui se dressaient alentour. Il s’avança, tenant ses jumelles dont il ajusta la pression interne d’un rapide mouvement vissant. Puis il braqua les objectifs à huile vers l’autre falaise qui se dressait comme une barrière dorée dans la lumière du matin.
Il observait minutieusement ce paysage d’apocalypse, suivant les rivières et les canyons de sable.
« Il y a des choses qui poussent, là-bas », dit-il.
Jessica alla prendre la seconde paire de jumelles dans le Fremkit, près de la tente, et revint à côté de son fils.
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