« Il y a du Mélange à proximité », dit-il.
Un vent léger lui caressa les joues et fit flotter les plis de son burnous. C’était un vent qui n’annonçait nulle tempête, nulle menace. Déjà, Paul pouvait sentir cette différence.
« L’aube est proche », dit-il.
Jessica acquiesça.
« Il existe un moyen de traverser sans danger cette portion de désert. Les Fremen l’utilisent. »
« Et les vers ? »
« Nous avons un marteleur dans notre Fremkit. Si nous le plantions dans ces rochers, le ver serait occupé pendant un certain temps. »
Le regard de Jessica glissa sur le fleuve blanc du désert jusqu’à l’autre rivage rocheux.
« Assez de temps pour parcourir quatre kilomètres ? » demanda-t-elle.
« Peut-être. Et si nous réussissons à marcher en ne produisant que des bruits naturels qui n’attirent pas les vers…»
Son regard demeurait fixé sur le désert. Il cherchait dans sa mémoire presciente, il retrouvait ces mystérieuses allusions aux marteleurs et aux hameçons à faiseur qu’il avait lues dans le manuel du Fremkit. Et la terreur absolue qu’il éprouvait à la pensée des vers lui semblait bizarre. C’était comme si, juste au-delà de sa perception, résidait la certitude que les vers devaient être respectés et non craints… si… si…
Il secoua la tête.
« Ce devraient être des bruits sans rythme », dit Jessica.
« Comment ? Oh, oui… Si nous brisons seulement notre démarche… Le sable tombe de lui-même à certains moments. Les vers ne peuvent se ruer sur n’importe quel bruit infime. Mais il faut que nous soyons tout à fait reposés pour cela. »
Il regarda en direction de l’autre massif de rochers, lisant le passage du temps dans les ombres verticales dessinées par la lune. « Dans une heure ce sera l’aube. »
« Où passerons-nous la journée ? »
Il se tourna sur la gauche et tendit la main. « La falaise, là-bas, s’incline vers le nord. Vous pouvez voir que cette face est exposée aux vents et nous y trouverons des crevasses. Des crevasses profondes. »
« Ne ferions-nous pas mieux de partir tout de suite ? »
Il se releva et l’aida à se remettre sur ses pieds. « Êtes-vous suffisamment reposée pour la descente ? Je voudrais que nous soyons aussi près que possible du désert avant de monter la tente. »
« Suffisamment. »
Il hésita, puis reprit le paquet, l’assura sur ses épaules et se mit en marche.
Si seulement nous avions des suspenseurs, se dit Jessica. Ce serait si simple de sauter jusqu’en bas. Mais peut-être faut-il éviter d’employer les suspenseurs dans le désert profond… Peut-être attirent-ils les vers, tout comme les boucliers.
Ils atteignirent une série de terrasses. Tout en bas, le clair de lune révélait une fissure. Paul entama la descente. Il cheminait avec prudence mais aussi vite qu’il pouvait car il était évident que le clair de lune ne durerait plus guère. Ils allaient bientôt pénétrer dans un monde d’ombres profondes. Tout autour d’eux, des aiguilles rocheuses se dressaient sur les étoiles, de plus en plus hautes. La fissure se rétrécissait pour atteindre une dizaine de mètres de large au bord d’une pente de sable gris qui se perdait plus bas dans les ténèbres.
« Pouvons-nous descendre ? » murmura Jessica.
« Je le pense. »
Du bout du pied, Paul éprouva la surface du sable.
« Nous pouvons glisser, dit-il. Je descends le premier. Attendez jusqu’à ce que vous m’entendiez m’arrêter. »
« Sois prudent. »
Il s’avança sur la pente, glissa, dévala jusqu’à une zone de sable dur, entre les murailles rocheuses.
Il entendit alors le bruit du sable derrière lui. Il se retourna, essaya de distinguer le haut de la pente dans l’obscurité et faillit être renversé par la cascade de sable qui s’écoula au loin avant que revienne le silence.
« Mère ? » appela-t-il.
Il n’y eut pas de réponse.
« Mère ! »
Il lâcha le paquet et se lança à l’assaut de la pente, trébuchant, creusant, rejetant le sable entre ses mains comme un animal furieux. « Mère ! Mère, où êtes-vous ? » Il haletait. Une nouvelle cascade s’abattit sur lui et il eût du sable jusqu’aux hanches. Il s’en arracha.
Elle a été prise dans l’avalanche de sable, songea-t-il. Engloutie. Il faut que je reste calme et que je procède avec précaution. Elle ne sera pas immédiatement étouffée. Elle va se mettre en état de suspension bindu pour réduire sa consommation d’oxygène. Elle sait que je la retrouverai.
Suivant l’éducation Bene Gesserit reçue de sa mère, il entreprit de calmer les battements désordonnés de son cœur. Son esprit redevint une ardoise vierge sur laquelle les moments les plus récents du passé pouvaient apparaître à nouveau. Dans sa mémoire, chaque mouvement, chaque courant de l’avalanche recommença, plus lentement, bien qu’une fraction de seconde suffit à cette évocation.
Puis il reprit son escalade en diagonale, jusqu’à ce qu’il trouve une des murailles de la fissure, un rocher qui émergeait du sable. Alors il se mit à creuser, lentement, veillant à ne pas provoquer une nouvelle avalanche de sable. Et il rencontra du tissu sous ses mains. Il progressa, découvrit un bras. Doucement, il le dégagea, découvrit le visage.
« M’entendez-vous ? » murmura-t-il.
Nulle réponse ne lui parvint.
Il creusa plus avant, libéra les épaules. Le corps de sa mère était inerte entre ses mains mais il décela les battements espacés du cœur.
Suspension bindu , se dit-il.
Il la libéra du sable jusqu’à la taille, passa ses bras sur ses épaules et l’entraîna vers le bas de la pente, doucement d’abord, puis aussi vite qu’il le put, au fur et à mesure que cédait le sable sous ses pas. De plus en plus vite il l’emporta, l’entraîna en haletant, luttant pour garder son équilibre, jusqu’au sol ferme au fond de la fissure, la hissa sur ses épaules et courut maladroitement à l’instant où la pente tout entière glissait sur eux avec un sifflement assourdi que répercutèrent les hautes murailles.
Au bout de la fissure, Paul s’arrêta et son regard se posa sur les dunes du désert, trente mètres plus bas. Doucement, il étendit sa mère sur le sable et prononça le mot qui devait la sortir de sa catalepsie.
Elle s’éveilla lentement, son souffle devint plus profond.
« Je savais que tu me retrouverais », dit-elle dans un murmure.
Il se retourna vers la fissure. « Peut-être eût-il mieux valu que je ne vous retrouve pas. »
« Paul ! »
« J’ai perdu le paquet. Il est enfoui sous des tonnes de sable…»
« Tout ? »
« L’eau, la tente… Tout ce qui avait de l’importance. (Il porta la main à une poche.) Il me reste le paracompas. (Il toucha la bourse fixée à sa taille.) Le couteau et les jumelles également. Au moins, nous pourrons bien voir l’endroit où nous allons mourir. »
A cet instant, le soleil apparut sur l’horizon quelque part à gauche au-delà de la fissure. Et les couleurs jaillirent sur le désert. Un chœur d’oiseaux s’éveilla dans les multiples refuges des rochers.
Mais Jessica ne voyait que le désespoir qui avait envahi le visage de son fils. Elle mit du mépris dans sa voix pour demander : « Est-ce là ce que l’on t’a enseigné ? »
« Ne comprenez-vous pas ? Tout ce qu’il nous fallait pour survivre est perdu dans ce sable ! »
« Tu m’as retrouvée », dit-elle, et, à présent, sa voix était douce, raisonnable. Paul s’accroupit sur ses talons. Son regard se porta sur la nouvelle pente qui s’était formée. Le sable était fragile, instable.
« Si seulement nous pouvions en immobiliser une petite partie, dit-il, et creuser un puits jusqu’au paquet. Mais il nous faudrait de l’eau pour cela, et nous n’en avons pas assez… (Il s’interrompit et dit tout à coup :) De la mousse ! »
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