« Tu peux conserver quelques lasers si tu le désires. »
« Oui, Mon Seigneur. Et je pourrai agir à mon gré. »
« Pour autant que tu pressures. »
Rabban eut un sourire rayonnant. « Je comprends parfaitement, Mon Seigneur. »
« Tu ne comprends rien parfaitement, grommela le Baron. Que ceci soit bien clair. Ce que tu comprends, c’est la manière d’obéir à mes ordres. Mon Neveu, t’est-il seulement venu à l’esprit qu’il y avait cinq millions d’êtres sur cette planète ? »
« Mon Seigneur oublierait-il que j’ai été son régent-siridar auparavant ? Que Mon Seigneur me pardonne mais… son estimation me paraît même insuffisante. Il est difficile de faire le compte d’une population dispersée comme ici dans des creux et des failles. Si vous songez seulement aux Fremen…»
« Il est inutile de tenir compte des Fremen ! »
« Pardonnez-moi, Mon Seigneur, mais ce n’est pas là ce que pensent les Sardaukar. »
Le Baron hésita. « Tu sais quelque chose à ce sujet ? »
« Mon Seigneur s’était déjà retiré lorsque je suis arrivé la nuit dernière. Je… j’ai pris alors la liberté de rencontrer certains de mes… anciens lieutenants. Ils ont servi de guides aux Sardaukar. Ils m’ont appris qu’une bande de Fremen, quelque part dans le sud-est, avait tendu une embuscade à un parti de Sardaukar. Les Sardaukar ont été massacrés. »
« Les Sardaukar ? »
« Oui, Mon Seigneur. »
« C’est impossible ! »
Rabban haussa les épaules.
« Des Fremen ont massacré des Sardaukar…»
« Je ne fais que rapporter ce que l’on m’a dit. De plus, ces Fremen auraient déjà mis la main sur le redoutable Thufir Hawat. »
« Aahh », fit le Baron, avec un sourire.
« Je crois ce rapport exact, ajouta Rabban. Vous ne savez pas quel problème représentent les Fremen. »
« Peut-être, mais ce que vos lieutenants ont vu, ce ne sont certainement pas des Fremen mais des hommes des Atréides formés par Hawat et déguisés en Fremen. C’est la seule réponse possible. »
A nouveau, Rabban haussa les épaules. « Ma foi, les Sardaukar, quant à eux, croient que c’étaient bien des Fremen et ils ont déjà déclenché un pogrom contre tous les Fremen. »
« Très bien ! »
« Mais…»
« Cela les occupera. Et nous aurons bientôt Hawat. J’en suis certain ! Je le sais ! Ah… quelle journée !… Et ces Sardaukar qui traquaient quelques malheureuses hordes dans le désert pendant que nous nous emparions du seul, du vrai butin ! »
« Mon Seigneur… (Rabban hésita.) J’ai toujours pensé que nous sous-estimions les Fremen, aussi bien en nombre qu’en…»
« Ne t’en occupe pas, mon garçon ! Ils ne comptent pour rien ! Ce sont les cités peuplées, les villes, les villages qui nous intéressent. Et cela fait beaucoup de monde, non ? »
« Beaucoup, en effet, Mon Seigneur. »
« Ils m’inquiètent, Rabban. »
« Ils vous inquiètent ? »
« Oh… Je ne me soucie guère de quatre-vingt-dix pour cent d’entre eux, mais il subsiste cependant quelques… Maisons Mineures… Des gens ambitieux qui pourraient se livrer à de dangereuses tentatives… Par exemple, il se pourrait que quelqu’un quitte Arrakis avec quelque déplaisante histoire à raconter sur ce qui s’est passé ici. Et cela me déplairait beaucoup… En as-tu seulement idée, Rabban ? »
Rabban déglutit sans répondre.
« Il convient que tu prennes des mesures immédiates pour nous assurer un otage de chaque Maison Mineure, reprit le Baron. Hors Arrakis, chacun doit croire que tout ceci n’était qu’une lutte de Maison à Maison. Les Sardaukar n’y ont pas pris la moindre part, comprends-tu ? Le Duc s’est vu offrir la grâce habituelle ainsi que l’exil mais il a trouvé la mort dans un accident malheureux avant même d’avoir pu accepter. Mais il est bien certain qu’il eût accepté. Telle sera l’histoire. Et toute rumeur faisant état de la présence de Sardaukar sur Arrakis ne devra être que prétexte à rire. »
« Ainsi le veut l’Empereur », dit Rabban.
« Ainsi le veut l’Empereur. »
« Et les contrebandiers ? »
« Nul ne croit en l’existence des contrebandiers, Rabban. On les tolère, mais on n’y croit pas. Ici, il te faudra corrompre, à quelque prix que ce soit, ou prendre toute autre mesure… Ce dont je te sais capable. »
« Oui, Mon Seigneur. »
« J’attends donc deux choses d’Arrakis, Rabban : Des bénéfices et un gouvernement sans merci. Sur ce monde, point de pitié. Il faut voir cette canaille telle qu’elle est ; une foule d’esclaves jaloux de leurs maîtres et guettant la première occasion de rébellion. Il convient donc de ne jamais montrer la plus infime trace de bonté ou de pitié. »
« Peut-on exterminer toute une planète ? » demanda Rabban.
« Exterminer ? (Il y avait de la surprise dans le rapide mouvement de tête du Baron.) Mais qui a parlé d’extermination ? »
« Eh bien, je pensais que vous aviez l’intention de repeupler et…»
« J’ai dit pressurer , Mon Neveu, et non exterminer. Ne diminue pas la population. Contente-toi de la soumettre, totalement. Il faut que tu sois le carnivore, mon garçon. (Le Baron sourit et une expression enfantine apparut sur son visage gras.) Jamais un carnivore ne s’arrête. Jamais il ne montre la moindre pitié. Jamais. La pitié est une chimère. L’estomac grondant sa faim suffit à la balayer, et la gorge brûlante de soif… Aie donc toujours faim et soif… Comme moi. » Et le Baron caressa ses bourrelets de graisse, sous les suspenseurs.
« Je comprends, Mon Seigneur. »
Le regard de Rabban allait de droite à gauche.
« Est-ce bien clair, Mon Neveu ? »
« Oui, hormis une chose, Mon Oncle : Kynes, le planétologiste. »
« Ah, oui… Kynes. »
« Il représente l’Empereur, Mon Oncle. Il peut aller et venir selon son gré. Et il est très lié aux Fremen… Il a épousé une des leurs…»
« Il sera mort lorsque la nuit viendra, demain. »
« C’est là une dangereuse action, Mon Oncle… Tuer un serviteur de l’Empereur. »
« Comment crois-tu donc que je sois arrivé aussi rapidement si haut ? (La voix du Baron était basse, lourde, pleine d’adjectifs muets.) De plus, tu n’aurais jamais dû craindre de voir Kynes s’enfuir d’Arrakis. Tu sembles oublier qu’il est intoxiqué par l’épice. »
« Oui, bien sûr ! »
« Ceux qui savent ce qu’il en est ne feront jamais rien qui puisse mettre en péril leurs moyens de ravitaillement. Et Kynes, certainement, sait ce qu’il en est. »
« J’avais oublié », dit Rabban.
En silence, ils se regardèrent.
« A ce propos, reprit le Baron, tu devras veiller tout particulièrement à mon ravitaillement personnel. Je dispose d’un stock important mais ce raid des hommes du Duc m’a coûté la plus grande partie de ce que j’entendais revendre. »
Rabban acquiesça. « Oui, Mon Seigneur. »
« Demain matin, tu rassembleras tout ce qui subsiste de notre organisation sur cette planète et tu déclareras : Notre Sublime Empereur Padishah m’a chargé de prendre possession de cette planète pour y mettre fin à toute querelle. »
« Je comprends, Mon Seigneur. »
« Cette fois, je suis bien certain que tu comprends, oui. Mais demain, nous reverrons les détails. A présent, laisse-moi finir mon sommeil. »
Le Baron désactiva le bouclier du seuil et regarda disparaître son neveu.
Esprit blindé , songea-t-il. Esprit musclé et blindé. Lorsqu’il en aura fini avec eux, il n’y aura plus que de la pulpe sanglante. Ainsi, lorsque mon cher Feyd-Rautha arrivera, il sera accueilli à bras ouverts, comme un libérateur. Délicieux Feyd-Rautha. Il viendra les sauver de cette bête. Il méritera leur obéissance. Ils voudront même mourir pour lui… Lorsque ce temps sera venu, je suis bien certain qu’il saura comment oppresser dans l’impunité. C’est lui qu’il me faut, oui. Avec le temps, il apprendra. Et ce corps, tellement adorable… Quel garçon délicieux !
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