Cirocco ignora cette remarque.
« Connais-tu quelque jeu pour passer le temps ? »
Gaby roula sur le côté et dévisagea Cirocco.
« J’ai dans l’idée quelques distractions…
— Sais-tu jouer aux échecs ?
— Je craignais bien que tu ne me dises ça. Tu prends les blancs ou les noirs ? »
La glace se reformait à l’entrée à mesure qu’elles la dégageaient.
Elles s’étaient d’abord inquiétées pour l’air mais quelques essais leur prouvèrent que le taux d’oxygène demeurait constant même avec l’opercule entièrement refermé. La seule explication était que leur capsule de survie fonctionnait comme une plante en absorbant le gaz carbonique au travers de ses parois.
Elles découvrirent l’existence d’un mamelon sur la paroi du fond. Lorsqu’on le pressait il exsudait cette substance laiteuse qu’elles connaissaient déjà. Elles y goûtèrent mais décidèrent de s’en tenir à leurs réserves jusqu’à ce qu’elles s’épuisent. C’était le lait de Gaïa dont leur avait parlé Maître-Chanteur. Sans aucun doute nourrissait-il les anges.
Lentement les heures s’étaient muées en jours et les parties d’échecs en tournois. Gaby en remporta la plupart. Elles inventèrent de nouveaux jeux avec des chiffres et des lettres et Gaby là aussi en gagna la plupart. Compte tenu de tout ce qu’elles avaient traversé ensemble, des choses qui les rapprochaient et de celles qui les séparaient, des réserves de Cirocco et de la fierté de Gaby, ce ne fut pas avant le troisième jour qu’elles firent l’amour.
Cela se produisit pendant l’une de ces périodes où l’une et l’autre se contentaient de regarder le plafond vaguement luminescent en écoutant hurler le vent à l’extérieur. Elles s’ennuyaient, étaient débordantes d’énergie et elles avaient légèrement la bougeotte. Cirocco ne cessait de dévider dans sa tête les méandres sans fin de ses bonnes raisons : Raisons-pour-lesquelles-je-dois-me-garder-d’avoir-des-relations-intimes-avec-Gaby : Grand A)…
Impossible de se rappeler le Grand A).
Quelques jours plus tôt, cela lui semblait encore sensé. Pourquoi plus maintenant ?
Il y avait leur situation ; voilà qui nuançait certainement son jugement. Elle n’avait jamais de sa vie été aussi intime avec quiconque. Depuis trois jours elles étaient en contact physique permanent. Elle se réveillait dans les bras de Gaby, moite et excitée. Et le pire était que Gaby ne pouvait l’ignorer. Chacune pouvait sentir les changements d’humeur de l’autre.
Mais Gaby avait dit qu’elle ne voudrait d’elle que lorsque Cirocco pourrait lui rendre son amour.
Ne l’avait-elle pas dit ?
Non. En y repensant, elle se rappela que Gaby s’était contentée d’exiger d’elle une envie sincère ; elle n’accepterait jamais de ne voir l’amour physique que sous l’angle d’une thérapie destinée à soulager sa peine.
Parfait. Cirocco en avait envie. Elle ne l’avait jamais éprouvé avec une telle intensité. Elle se retenait uniquement parce qu’elle n’était pas homosexuelle ; elle était bisexuelle avec un net penchant pour le sexe masculin, et sentait qu’elle devrait se garder de toute relation avec une femme amoureuse d’elle tant qu’elle ne serait pas capable d’aller au-delà de leur premier rapport amoureux.
Ce qui avouait-elle était la chose la plus stupide qu’elle eût jamais entendue : des mots, des mots, rien que des mots idiots. Écoute plutôt ton corps et ton cœur.
Son corps n’émettait plus aucune réserve ; quant à son cœur, il ne lui en restait qu’une. Elle se tourna et chevaucha Gaby. Elles s’embrassèrent et Cirocco se mit à la caresser.
« Je ne peux pas te dire que je t’aime en toute sincérité, tout simplement parce que je ne suis pas sûre de savoir encore comment se manifeste un tel sentiment envers une femme. Je donnerais ma vie pour te défendre et ton bonheur m’importe plus que le mien propre ou celui de tout autre être humain. Je n’ai jamais eu d’amis comme toi. Si cela ne te suffit pas, j’arrête là.
— Ne t’arrête pas.
— Une fois, avec un homme que j’aimais, j’ai voulu porter ses enfants. Ce que je ressens pour toi est très proche de ce que j’ai ressenti alors, mais ce n’est pas encore ça. Je te désire… oh, je te désire tant que je ne puis l’exprimer. Mais je ne puis pas t’assurer que je t’aime. »
Gaby sourit.
« La vie est pleine de déceptions. » Elle prit dans ses bras Cirocco et l’attira vers elle.
Le vent hurla pendant cinq jours. Le sixième, le dégel commença et se poursuivit jusqu’au septième.
Sortir durant la fonte des neiges était dangereux : Des pans de glace dégringolaient de la paroi en faisant un fracas épouvantable. Lorsque cela cessa, elles émergèrent en clignant des yeux dans un univers frais, luisant d’humidité, et qui murmurait.
Elles se frayèrent un chemin jusqu’au sommet de l’arbre le plus proche et entendirent s’amplifier le murmure. Lorsque les ramures commencèrent à ployer sous leur poids, elles pénétrèrent sous une douce averse : de grosses gouttes qui ruisselaient de feuille en feuille au ralenti.
L’atmosphère au centre de la colonne était dégagée mais tout autour, et jusqu’à perte de vue, les murs étaient enveloppés d’arcs-en-ciel à mesure que la glace fondue dégringolait au travers du feuillage pour faire grossir le nouveau lac qui s’était formé sur le plancher du rayon.
« Et maintenant ? demanda Gaby.
— Demi-tour. Et direction : le haut. On a perdu plein de temps. »
Gaby opina. « Je m’en fiche, et tu le sais bien, tant que je vais là où tu vas. Mais encore une fois ; peux-tu me dire… pourquoi ? »
Cirocco s’apprêtait à lui rétorquer que c’était une question stupide lorsqu’elle prit conscience qu’elle ne l’était pas. Durant leur longue incarcération, elle avait dû admettre devant Gaby qu’elle ne croyait plus trouver quiconque aux commandes dans le moyeu. Elle ignorait elle-même à quel moment elle avait cessé d’y croire.
« J’ai fait une promesse à Maître-Chanteur, lui dit-elle. Et maintenant je n’ai plus de secret pour toi. Plus aucun. »
Gaby fronça les sourcils. « Quelle promesse ?
— Celle de voir si je peux faire quelque chose pour arrêter la guerre entre les Titanides et les anges. Je n’en avais parlé à personne. Je ne sais pas très bien pourquoi.
— Je vois. Crois-tu que tu puisses vraiment y faire quelque chose ?
— Non. » Gaby ne dit rien et continua de la regarder dans les yeux. « Mais il faut que j’essaie. Pourquoi me regardes-tu comme ça ? »
Gaby haussa les épaules. « Sans raison particulière. Je serai toutefois curieuse de connaître tes raisons pour persister à grimper après que nous aurons rencontré les anges. Car nous continuerons, n’est-ce pas ?
— Je suppose que oui. D’une certaine façon, cela me semble la bonne chose à faire. »
L’univers se réduisait à une série sans fin d’arbres à escalader. Chacun d’entre eux présentait une variation sur le même problème ; aussi différents que des flocons de neige et pourtant d’une entêtante similitude. Pour passer de l’un à l’autre elles se contentaient de communiquer par des mouvements de main ou des grognements. Elles étaient devenues de parfaites machines à grimper aux arbres, des corps en perpétuel mouvement ascensionnel. Elles montaient par tranches de douze heures. Une fois au camp, elles dormaient comme des souches.
En dessous, le plancher s’ouvrit, libérant une mer liquide au-dessus de Rhéa. Il demeura ainsi quelques semaines puis se referma lorsque le toit s’ouvrit pour laisser le passage à la bise glaciale qui dut une fois encore les contraindre à s’abriter : cinq jours d’obscurité avant de reprendre l’ascension.
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