« Gaby, est-ce que tu m’entends ?
— Je t’entends, capitaine. Que fait-on maintenant ?
— Je suis au regret de te dire qu’il va nous falloir bouger. Je préférerais qu’on soit sur des branches plus épaisses. Je ne pense pas que celle-ci se rompe mais si l’une du dessus vient à lâcher, on la prend à tous les coups.
— J’attendais justement que tu le suggères. »
S’extraire des hamacs était un vrai cauchemar. Une fois sortie, se tenir sur la branche était encore pire. Leurs cordages avaient gelé et elles furent contraintes de les assouplir à la force des poignets pour les rendre à nouveau utilisables. Lorsqu’elles se mirent en route vers l’intérieur ce fut, au sens propre, pas à pas. Elles devaient assujettir une seconde corde de rappel avant de retourner détacher la première puis répéter le processus soit en serrant les nœuds les mains gantées, soit en ôtant les gants pour opérer rapidement à mains nues avant que les doigts ne gèlent. Elles cassaient la glace au marteau et au pic avant de poser le pied sur les branches. Malgré toutes ces précautions, Cirocco tomba deux fois et Gaby une. La seconde chute de Cirocco se traduisit pour elle par un muscle froissé dans le dos lorsque la corde de sécurité l’arrêta sans douceur.
Au bout d’une heure d’efforts, elles avaient atteint le tronc principal. Il était assez large et stable pour permettre de s’y asseoir. Mais le vent soufflait plus fort que jamais sans aucune branche pour le ralentir.
Elles plantèrent des pitons dans l’écorce, s’y arrimèrent et se préparèrent à une nouvelle attente.
« Je regrette de soulever la question, mais je ne sens plus mes orteils. »
Cirocco toussa un bon moment avant de pouvoir répondre.
« Que suggères-tu ?
— Je ne sais pas. Mais je sais pertinemment qu’on va geler à mort si on ne fait pas quelque chose. Soit on continue de marcher, soit on se cherche un abri. »
Elle avait raison, Cirocco le savait bien.
« On monte ou on descend ?
— Il y a un escalier en bas.
— Il nous a fallu une journée pour arriver à cette hauteur, sans glace pour compliquer les choses. Et encore deux jours pour regagner l’escalier. Si l’entrée n’est pas obstruée par la neige.
— J’allais y venir.
— Si nous bougeons, autant monter. D’un côté comme de l’autre on va geler si le temps ne se lève pas bientôt. Je suppose qu’en bougeant on retarderait quelque peu l’échéance.
— C’était également mon avis, dit Gaby. Mais j’aimerais d’abord essayer autre chose. Retournons tout contre la paroi. Rappelle-toi, l’autre fois, quand tu parlais de l’endroit où devaient vivre les anges tu as évoqué des grottes. Peut-être en existe-t-il là-bas. »
Cirocco savait que l’important était d’abord de rester actives pour maintenir la circulation du sang. Aussi se mirent-elles à ramper le long du tronc en brisant la glace à mesure qu’elles progressaient. En un quart d’heure elles avaient gagné la paroi.
Gaby l’étudia puis se raidit pour attaquer la glace au piolet. La substance grise apparut mais elle continua de piocher. Lorsque Cirocco vit ce qu’elle faisait elle se joignit à ses efforts.
Elles continuèrent ainsi quelque temps. Elles avaient creusé un trou de cinquante centimètres de diamètre. Le lait blanc gelait en suintant du mur et elles le cassèrent également. Gaby était un diable couvert de neige ; celle-ci formait une croûte sur ses vêtements et sur l’écharpe de laine qui lui cachait le bas du visage, transformant ses sourcils en épaisses barres blanches.
Elles atteignirent bientôt une nouvelle couche trop dure pour être entamée. Gaby essaya bien de s’y attaquer mais elle dut admettre qu’elle n’arrivait à rien. Elle laissa retomber sa main et regarda la paroi d’un œil noir.
« Eh bien, c’était une idée. » Dégoûtée, elle donna un coup de pied dans la neige qui s’était amassée autour d’elles, décrochée par les vibrations de leurs travaux de terrassement. Elle la regarda, puis, haussant le cou, scruta l’obscurité au-dessus d’elle. Elle fit un pas en arrière, agrippa le bras de Cirocco pour reprendre son équilibre après avoir glissé sur une plaque de glace.
« Il y a une tache plus sombre, par là-haut, annonça-t-elle en tendant le doigt. À dix… non quinze mètres au-dessus. Légèrement sur la droite. Tu vois ? »
Cirocco ne pouvait être sûre : elle apercevait plusieurs zones sombres mais aucune ne ressemblait à une caverne.
« Je vais monter y jeter un œil.
— Laisse-moi le faire. Tu as assez travaillé. »
Gaby fit non de la tête. « Je suis la plus légère. »
Cirocco ne discuta pas et Gaby planta un piton dans la paroi aussi haut qu’elle put. Elle y noua une corde puis grimpa pour fixer un nouveau piton le plus haut possible. Lorsque la corde y fut arrimée, elle détacha le premier et le planta un mètre au-dessus du second.
Il lui fallut une heure pour atteindre l’endroit. En dessous, Cirocco frissonnait en tapant du pied et en s’ébrouant sous l’averse de glace que lui expédiait Gaby. Puis une corniche de neige se détacha et vint se briser sur ses épaules en la jetant à terre.
« Désolée ! lui lança Gaby. Mais j’ai trouvé quelque chose. Laisse-moi le dégager et tu pourras me rejoindre. »
L’entrée était juste assez large pour que Cirocco pût s’y glisser même après que Gaby eut déblayé la plus grande partie de la glace. L’intérieur était une bulle creuse d’un diamètre d’environ un mètre cinquante, avec une hauteur légèrement inférieure. Cirocco avait dû retirer son paquetage pour le hisser derrière elle. Une fois entrées toutes les deux avec leurs deux sacs à dos, elles auraient peut-être trouvé la place de coincer en plus une boîte à chaussures et de pouvoir encore respirer mais guère plus.
« Douillet, non ? » demanda Gaby en ôtant de son cou le coude de Cirocco.
« Désolée. Oh ! désolée pour ça aussi ! Gaby, mon pied !
— Excuse-moi. Si tu te poussais juste un poil… là, c’est mieux, mais j’espère que tu ne vas pas rester comme ça.
— Où ? Oh ! par exemple ! » Elle éclata de rire brusquement. Elle était accroupie, les genoux courbés, le dos collé au plafond tandis que Gaby se tassait à l’arrière en tâchant de dégager le passage.
« Qu’y a-t-il de si drôle ?
— Ça me rappelle un vieux film : Laurel et Hardy en chemise de nuit, en train de se débattre pour gagner la couchette du haut. »
Gaby souriait mais à l’évidence ignorait de quoi elle parlait.
« La couchette du haut, tu sais, dans un train de nuit… Bref. J’étais en train de me dire qu’ils auraient dû essayer la même chose en costume polaire avec deux valises en plus. Comment veux-tu qu’on s’en tire ? »
Elles pelletèrent le reste de la neige à l’extérieur de leur minuscule abri puis entassèrent leur paquetage devant l’ouverture pour l’obturer. Une fois cela fait, le peu de lumière qui régnait avait totalement disparu mais le vent ne s’engouffrait plus : elles jugèrent donc l’opération positive. Après vingt minutes d’efforts elles parvinrent à s’installer côte à côte. Cirocco pouvait à peine bouger mais elle n’était pas d’humeur à se plaindre dans cette tiédeur bénie.
« Tu crois qu’on va parvenir à dormir, maintenant ? se demanda Gaby.
— Pour ma part, j’en suis certaine. Comment vont tes orteils ?
— Ça va. Ils picotent, mais se réchauffent.
— Les miens aussi. Bonne nuit, Gaby. » Elle n’hésita qu’un bref instant puis se pencha pour l’embrasser.
« Je t’aime, Rocky.
— Allez, dors », répondit-elle dans un sourire.
Lorsqu’elle s’éveilla, Cirocco avait le front baigné de sueur. Ses vêtements étaient trempés. Elle leva la tête, encore endormie, et s’aperçut qu’elle pouvait y voir clair.
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