— Exact, pour la troisième fois. J’essaie simplement de trouver une explication logique, vois-tu. Il m’est venu à l’idée que si – mettons dans quatre ou cinq ans d’ici – nous parvenons au sommet sans avoir déniché d’escalier, on sera bonnes pour nous taper à nouveau tout le parcours. Dans l’autre sens. »
Cette fois, Gaby se mit à rire.
« Si tu veux me faire comprendre qu’il faut faire demi-tour, j’aime autant que tu le dises franchement. Je ne t’engueulerai pas.
— On fait demi-tour ? » Bien malgré elle, elle lui avait répondu sous la forme d’une question.
« Non.
— Ah, je vois. » Elle s’en fichait. Les relations de commandant à subalterne n’étaient depuis longtemps qu’un souvenir. Elle rit, puis hocha la tête. « D’accord. Quel est ton plan ?
— D’abord, jeter un œil aux alentours. Parce que plus tard – dans quatre ou cinq ans d’ici – on risque d’avoir l’air plutôt cloche si l’un des bâtisseurs nous demande pourquoi on n’a pas pris l’ascenseur. »
La base du rayon faisait environ deux cent cinquante kilomètres de circonférence. Elles entreprirent de la parcourir en quête d’un quelconque moyen d’ascension – depuis l’échelle de corde jusqu’à l’hélicoptère à antigravité. Elles ne découvrirent que des arbres horizontaux, croissant dans une forêt verticale.
Pour pénétrer parmi les ramures extérieures et longer les troncs jusqu’aux racines sur le mur, il leur fallut grimper la pente formée par l’accumulation des branches et des feuilles mortes.
La substance même du rayon était une sorte de matériau gris et spongieux qui cédait sous la pression comme un caoutchouc souple. Lorsque Cirocco arracha de la paroi un buisson, il vint accompagné d’une longue racine filandreuse. Le mur exsuda un fluide épais et laiteux qui obtura l’étroit orifice.
Il n’y avait pas de terre et très peu de soleil ; bien qu’il leur parût d’abord lumineux en comparaison du tunnel obscur, l’éclairement ambiant restait très faible. Cirocco supposa qu’à l’instar de la plupart des plantes qui croissaient sur la surface de l’anneau, celles-ci se nourrissaient avant tout par le sous-sol.
Le mur proprement dit était humide et recouvert de mousse et de lichens mais avec fort peu de plantes de taille intermédiaire : pas d’herbe, et les rares plantes grimpantes n’étaient que des parasites accrochés au tronc des arbres. Ceux-ci étaient en majorité d’espèces analogues à celles de l’anneau mais adaptées à une croissance horizontale. Ils étaient chargés de fruits et de noix qui leur étaient familiers.
« Voilà qui résout le problème de la nourriture », remarqua Gaby.
Il ne pouvait bien sûr y avoir de cours d’eau, toutefois la paroi luisait d’humidité et loin au-dessus on pouvait distinguer des cascades dont les arcs se résolvaient en bruine bien avant d’atteindre le sol.
Gaby les observa et nota qu’elles semblaient régulièrement espacées, comme des tourniquets d’arrosage sur une pelouse.
« On ne risque pas non plus de mourir de soif. »
L’ascension ne s’avérait finalement pas aussi impossible que prévu. Mais Cirocco n’en était pas soulagée pour autant.
Si l’on excluait l’éventualité d’un escalier – impossible à découvrir, ne tarda-t-elle pas à constater, car la végétation interdisait toute exploration détaillée de la paroi – il leur restait deux possibilités de gagner le sommet.
La première exigeait de grimper dans les arbres mêmes : il devrait être possible, nota Cirocco, de passer de branche en branche au niveau où celles-ci s’entrelaçaient.
La seconde possibilité relevait purement et simplement de l’alpinisme : elles découvrirent en effet que leurs piolets pouvaient sans difficulté s’ancrer dans la paroi, en fouissant avec une légère pression.
Cirocco préférait cette dernière solution car elle aimait mieux ne pas se fier aux arbres. Gaby penchait pour une ascension par les branches, plus rapide. Elles en débattirent jusqu’au second jour où deux événements particuliers se produisirent.
Gaby remarqua le premier alors qu’elle observait le plancher gris du rayon. En clignant des yeux, elle en indiqua le centre à Cirocco.
« J’ai l’impression qu’il n’y a plus de trou. »
Cirocco écarquilla les yeux sans pouvoir le confirmer avec certitude.
« Grimpons voir d’un peu plus haut. »
Elles s’encordèrent avant d’entreprendre l’ascension par les branches.
La tâche n’était pas aussi difficile que l’avait craint Cirocco. Comme pour tout, il existait une méthode optimale qu’elles ne tardèrent pas à découvrir. Il fallait trouver un moyen terme entre les branches épaisses proches du mur – solides comme le roc mais par trop espacées – et les ramures extérieures plus flexibles qui leur offraient une multitude de points d’appui mais ployaient sous leur poids.
« Un peu plus vers l’extérieur », lança Cirocco à Gaby, chargée du rôle d’éclaireur au bout de sa corde de cinq mètres. « À mon avis, le meilleur passage est aux deux tiers du haut de l’arbre.
— Vers l’extérieur. En haut… Tu t’emmêles dans tes orientations.
— Le pied des arbres est vers la paroi, le sommet est en l’air. Quoi de plus simple ?
— Ça me va. »
Après avoir grimpé dix arbres, elles entreprirent de gagner le sommet du dernier. Lorsque les ramures sur lesquelles elles progressaient commencèrent à ployer, elles arrimèrent une corde à une branche solide. L’inclinaison des branchages jouait maintenant à leur avantage car elle leur ouvrait un passage dans cette muraille de feuillage autrement impénétrable. Elles avaient choisi un arbre qui dans une forêt horizontale aurait dominé tous les autres.
À l’intérieur du rayon, il se contentait de pointer plus loin de la paroi.
« Tu avais raison : il a disparu.
— Non, pas encore. Mais ce sera vrai d’ici une minute. »
Cirocco vit ce qu’il restait du trou : une minuscule ellipse noire au milieu du plancher gris, et qui se contractait comme un iris. La seule fois où elles avaient pu l’observer depuis la face inférieure, l’orifice était presque aussi large que le rayon lui-même. Maintenant il faisait moins de dix kilomètres d’ouverture et continuait de se rétrécir. Il ne tarderait pas à se refermer autour des câbles verticaux qui émergeaient en son centre.
« Tu as une explication ? demanda Gaby. Quel intérêt de séparer ainsi le rayon de la couronne extérieure ?
— Je n’en ai pas la moindre idée. Je suppose toutefois qu’il va se rouvrir. Les anges le traversent régulièrement, aussi… » Elle s’interrompit puis sourit. « C’est la respiration de Gaïa.
— Tu peux répéter ?
— C’est ce que les Titanides appellent le vent d’est. Océan apporte le temps froid et la Lamentation, tandis que Rhéa amène l’air chaud et les anges. D’où ce tube de trois cents kilomètres de haut muni d’une valve à chaque extrémité : tu peux l’utiliser comme une pompe, en créant des zones de haute et de basse pression afin de déplacer l’air.
— Et comment y parviendrais-tu ? demanda Gaby.
— Je vois deux moyens : une espèce de piston pour comprimer ou raréfier l’air. Je n’en vois pas et j’aime autant cela, autrement on risquerait de se faire aplatir.
— S’il en existait un, il n’aurait pas non plus arrangé les arbres.
— Exact. Donc, c’est l’autre méthode. Les parois peuvent se dilater ou se contracter. Ferme la valve inférieure, ouvre celle du dessus puis dilate le rayon et tu aspireras l’air par le haut. Ferme le haut, ouvre le fond et presse un bon coup et tu chasseras le tout sur la couronne.
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