En se demandant si le temps avait changé, elle déplaça légèrement son paquetage, puis plus vite lorsqu’elle découvrit que l’entrée de la grotte était obturée.
Elle faillit réveiller Gaby mais se ravisa juste à temps.
« D’abord, essayer de sortir », marmonna-t-elle. Il était inutile d’annoncer à Gaby qu’elle s’était une nouvelle fois fait dévorer vivante avant que la chose ne fût confirmée. Gaby ne prendrait pas bien cette nouvelle ; l’idée d’être confinée dans un espace si réduit – peu réjouissante en soi – devenait terrifiante lorsqu’elle songeait à Gaby et à sa panique contagieuse.
En fait, il n’y avait pas lieu de s’inquiéter : tandis qu’elle explorait le mur à l’endroit où se trouvait l’orifice, celui-ci se mit à bouger et s’ouvrit comme un diaphragme pour regagner son diamètre originel. Derrière se trouvait une fenêtre de glace éclairée par transparence. Elle la frappa de sa main gantée et la glace se rompit. Un air glacial se rua à l’intérieur et elle se hâta de refermer le passage avec son sac.
Au bout de quelques minutes elle déplaça le sac à nouveau. Le trou s’était réduit à quelques centimètres.
Elle considéra, songeuse, le minuscule orifice en essayant de rassembler les faits. Une fois qu’elle crut avoir compris le processus, elle se décida à secouer Gaby.
« Debout, gamine, il est temps de prendre de nouvelles dispositions.
— Hmmm ? » Gaby s’éveilla rapidement. « Par tous les diables, mais c’est une vraie fournaise, là-dedans.
— C’est ce que je voulais dire. Il va falloir qu’on se déshabille un peu. Tu veux commencer ?
— Vas-y d’abord. Je vais essayer de te faire de la place.
— D’accord. À ton avis, pourquoi fait-il si chaud ici ? Tu y as réfléchi ?
— Je viens juste de me réveiller, Rocky. Essaie d’avoir un peu de cœur.
— Entendu. Je vais te le dire. Touche les murs. » Elle accomplit la tâche complexe consistant à ôter sa parka tandis que Gaby faisait la même découverte qu’elle un peu plus tôt :
« C’est chaud.
— Ouais. Au premier abord, je ne voyais pas l’utilité de ce mur. J’ai cru que les arbres n’avaient pas été prévus au début – tout comme la végétation sur le câble – mais d’après moi, ils n’auraient pas pu croître dans la paroi pour les nourrir. Alors j’ai essayé de trouver quel genre de machine pouvait au mieux s’acquitter d’une telle tâche et j’en suis arrivée à quelque dispositif biochimique naturel : un animal, ou une plante, peut-être issu d’une manipulation génétique. J’ai du mal à croire qu’une telle structure ait pu évoluer sur une période de temps raisonnable : elle est haute de trois cents kilomètres, creuse à l’intérieur et tapisse la paroi proprement dite.
— Et les arbres seraient des parasites ? » Gaby prenait mieux la chose que ne s’y était attendue Cirocco.
« Uniquement dans le sens où ils tirent leur subsistance d’un autre être vivant. Mais ce ne sont pas véritablement des parasites parce que leur présence était voulue. Les bâtisseurs ont conçu ce gigantesque animal pour qu’il serve d’habitat aux arbres ; ceux-ci à leur tour fournissent un abri à des animaux plus petits, et sans doute aussi aux anges. »
Gaby considéra tout ceci puis dévisagea Cirocco avec attention.
« Tout à fait comme les énormes créatures dont nous soupçonnons l’existence sous la surface de la couronne, dit-elle d’une voix calme.
— Oui, quelque chose comme ça. » Elle observa Gaby, guettant des signes de panique, mais ne la vit même pas haleter. « Est-ce que… euh… ça te trouble ?
— Tu veux parler de ma phobie bien connue ? »
Cirocco passa la main derrière son sac et stimula la paroi pour la faire se rouvrir puis elle déplaça le sac pour que Gaby puisse voir. L’opercule était en train de se refermer doucement.
« J’ai découvert ceci avant de te réveiller. Tu vois, il se referme mais se rouvrira pour peu que tu le titilles. Nous ne sommes pas prises au piège, et nous ne sommes pas dans un estomac ou un truc analogue… »
Gaby lui effleura la main et répondit avec un sourire timide : « J’apprécie ton inquiétude…
— Eh bien, je ne voulais pas t’embarrasser, je pensais simplement…
— Tu as fait ce qu’il convenait de faire. Si j’avais été la première à voir le phénomène, il est probable que je hurlerais encore. Mais je ne suis pas par tempérament claustrophobe. J’ai simplement développé un nouveau genre de phobie qui m’est peut-être bien particulier : la crainte d’être dévorée vivante. Mais explique-moi – et, s’il te plaît, tâche d’être très convaincante – si nous ne sommes pas dans un estomac, où sommes-nous ?
— Je ne vois aucun parallèle avec des créatures de ma connaissance. » Elle en était maintenant à sa dernière couche de vêtements et décida d’en rester là. « Il s’agit d’un refuge », poursuivit-elle en se faisant aussi petite que possible tandis que Gaby commençait à se dévêtir. « Et c’est précisément l’usage que nous en faisons : pour nous protéger des assauts du froid. Je suis prête à parier que les anges hibernent dans des cavernes identiques à celle-ci. Et peut-être d’autres animaux également. Peut-être que cette créature en tire quelque avantage. Peut-être que les excréments lui servent d’engrais.
— En parlant d’excréments…
— Ouais, j’ai le même problème. Il va falloir qu’on utilise un récipient vide ou quelque chose.
— Mon Dieu. Déjà que je pue comme un chameau. Cet endroit va devenir charmant si jamais le temps ne se lève pas bientôt.
— Ça n’a rien de terrible. Je pue encore plus.
— Comme tu es diplomate. » Gaby n’avait plus sur elle que ses sous-vêtements bariolés. « Ma chère, nous allons devoir vivre un moment dans une certaine promiscuité et la pudeur ne sert à rien. Si tu gardes ceci parce que…
— Non, ce n’était pas vraiment pour ça, répondit Cirocco avec un peu trop de hâte.
— … parce que tu as peur de m’allumer, détrompe-toi. D’ailleurs, je n’y songe plus guère. J’espère que tu ne verras aucun inconvénient à ce que j’ôte ceci pour lui donner une chance de sécher. » Elle s’exécuta sans attendre sa permission puis s’allongea auprès d’elle.
« Peut-être était-ce l’une de mes raisons, concéda Cirocco, mais l’autre, la grande raison, me fait quelque peu rougir. Mes règles ont commencé.
— J’y songeais. Mais j’ai cru plus poli de n’en rien dire.
— Comme tu es diplomate, toi aussi. » Elles rirent mais Cirocco sentit son visage s’empourprer. Elle se sentait incroyablement mal à l’aise. Elle était accoutumée aux petites habitudes de la vie aseptisée à bord d’un vaisseau. Se sentir négligée sans pouvoir rien y faire la gênait terriblement. Gaby lui suggéra d’utiliser l’un des pansements de la trousse d’urgence, au moins pour son propre confort. Cirocco se laissa convaincre, bien contente que l’idée vînt de Gaby. Elle n’aurait pu se résoudre à employer les fournitures médicales à un tel usage sans le consentement de son amie.
Elles restèrent tranquilles quelque temps. Cirocco percevait avec un certain malaise la proximité de Gaby et ne cessait de se répéter qu’il faudrait bien qu’elle s’y habitue. Elles pouvaient rester coincées là pendant des jours.
Gaby en tout cas ne semblait guère troublée et bientôt Cirocco cessa de remarquer aussi nettement sa présence. Après une heure à tenter en vain de trouver le sommeil, elle commençait à s’ennuyer ferme.
« T’es réveillée ?
— Je ronfle toujours quand je suis éveillée, soupira Gaby en s’asseyant. Bordel, il va falloir que je sois sacrément plus crevée pour arriver à roupiller avec toi si près. Tu es si chaude, et si douce… »
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