La bête avait un seul œil, de la taille d’une tourtière. Un coin de l’œil se souleva pour regarder dans la direction de Bill. Ce dernier se figea. Le poisson émit un reniflement.
« Bill, je n’aime pas ça.
— T’inquiète pas. Il a cligné, tu vois ? » Un flot de liquide s’écoulait d’un orifice au-dessus de l’œil ; c’était l’origine du reniflement entendu par Cirocco. « Il humidifie en permanence son globe oculaire : il est dépourvu de paupière.
— Si tu le dis. » Elle battit des bras et la créature détourna son regard obligeamment vers elle. Elle n’était pas certaine que ce fût un progrès, mais néanmoins elle s’approcha sur la pointe des pieds. Le poisson regarda ailleurs, d’un air de profond ennui.
Bill s’avança, se raidit et enfonça l’épée juste derrière l’œil ; il appuya. Le poisson eut un sursaut lorsque Bill lâcha l’épée pour s’écarter.
Rien ne se passa. L’œil ne bougeait plus et les organes sur le dos s’étaient immobilisés. Cirocco se détendit et vit que Bill souriait largement.
« Trop facile, dit-il. Quand donc ce coin va-t-il nous lancer un vrai défi ? » Il saisit la poignée de son épée et la retira. Un sang noir lui éclaboussa la main. Le poisson se cabra, la queue se replia vers le museau puis se détendit de biais en s’abattant sur la tête de Bill. Puis, après s’être habilement glissée sous son corps immobile, elle le projeta dans les airs.
Cirocco n’eut pas même le temps de repérer où Bill était retombé. Le poisson se cabra une nouvelle fois, cette fois-ci en équilibre sur le ventre, la queue et le museau en l’air. Elle voyait sa bouche pour la première fois. Ronde comme celle d’une lamproie, elle s’ornait d’une double rangée de dents qui tournaient en sens contraire en cliquetant. La queue frappa la vase et la bête sauta dans sa direction.
Elle plongea vers le sol, traçant un sillage de boue avec son menton. Le poisson tressautait derrière elle. Il s’arqua, projetant en l’air cinquante kilos de boue avec ses battements de queue désordonnés. L’éperon acéré fendit le sol devant son visage puis se releva pour une nouvelle tentative. Elle s’éloigna à quatre pattes, incapable de se relever sans glisser.
« Rocky ! Saute ! »
Ce qu’elle fit, en manquant se faire emporter le bras lorsque la queue frappa de nouveau le sol.
« Vite, vite ! il est derrière toi ! »
Un regard derrière elle lui révéla les dents rotatives. Elle n’entendait plus que leur monstrueux bourdonnement. Cette chose voulait la dévorer.
Elle était dans la fange jusqu’aux genoux et s’avançait vers l’eau profonde, ce qui ne semblait pas une bonne solution, mais si elle faisait mine de se retourner, la queue, à chaque fois, jaillissait de la vase. Bientôt le rideau d’eau croupie finit par l’aveugler. Elle dérapa et avant d’avoir pu se relever la queue lui frappait le coin du crâne. Elle ne perdit pas conscience mais ses oreilles carillonnaient lorsqu’elle se retourna en cherchant à saisir son épée : la vase l’avait engloutie. Le poisson n’était plus qu’à un mètre et se ramassait pour bondir et l’écraser lorsque Gaby jaillit en courant devant elle. Ses pieds touchaient à peine le sol. Elle plaqua Cirocco d’une manchette à lui ébranler les dents, le poisson sauta et tous les trois s’enfoncèrent de trois mètres dans la boue.
Cirocco réalisa dans un brouillard que son orteil touchait quelque chose de gluant et d’humide. Elle donna un coup de pied. Le poisson les fouetta de nouveau tandis que Gaby traînait Cirocco en nageant dans la boue. Puis elle la relâcha et Cirocco sortit la tête de l’eau, haletante.
Elle vit de dos Gaby qui affrontait la créature. La queue revint en arc de cercle à la hauteur du cou de Gaby, mortelle comme une faux, mais cette dernière plongea en tenant haut son épée. Celle-ci se brisa près de la garde mais son bord acéré avait profondément entaillé la nageoire. Le poisson n’eut pas l’air d’apprécier. Gaby sauta encore droit vers les hideuses mâchoires et atterrit sur le dos de la créature. Elle enfonça le tronçon de son arme dans l’œil et fouilla la blessure au lieu de retirer l’épée comme l’avait fait Bill. Le poisson se dégagea mais désormais ses mouvements n’étaient plus coordonnés. Il frappait furieusement le sol de sa queue tandis que Gaby attendait une nouvelle occasion de frapper.
« Gaby ! hurla Cirocco. Laisse ! Ne va pas te faire tuer. »
Gaby se retourna puis se précipita vers Cirocco.
« Fuyons d’ici. Peux-tu marcher ?
— Certainement, je… » Le sol se déroba. Elle agrippa la manche de Gaby pour se maintenir.
« Accroche-toi. Cette chose se rapproche. »
Cirocco n’eut pas le temps de vérifier son assertion car Gaby l’avait soulevée avant qu’elle n’ait pu comprendre ce qui se passait. Elle était trop faible et trop troublée pour se débattre tandis que Gaby la sortait de la fondrière, la portant sur son épaule à la manière d’un pompier.
Elle fut posée doucement sur un carré d’herbe et c’est alors qu’elle vit le visage de Gaby au-dessus d’elle. Les larmes ruisselaient sur ses joues tandis qu’elle tâtait doucement le crâne de Cirocco puis descendait vers sa poitrine.
« Ow ! » Cirocco gémit et se plia sous la douleur. « Je crois bien que tu m’as cassé une côte.
— Oh ! mon dieu ! Quand donc t’ai-je touchée ! Je suis désolée, Rocky, je… »
Cirocco lui effleura la joue. « Mais non, grande sotte. C’est lorsque tu m’as plaquée comme un vrai première ligne. Et je suis bien contente que tu l’aies fait.
— Je voudrais regarder tes yeux. Je crois que…
— Pas le temps. Aide-moi à me lever. Faut s’occuper de Bill.
— Toi d’abord. Reste allongée. Tu ne devrais pas… »
Cirocco lui écarta la main et se redressa. Mais à peine était-elle à genoux qu’elle se pliait en deux pour vomir.
« Tu comprends ce que je voulais dire. Il faut que tu restes ici.
— Très bien. Elle hoqueta. Pars à sa recherche, Gaby. Occupe-toi de lui. Et ramène-le nous. Vivant.
— Laisse-moi juste vérifier ton…
— Va ! »
Gaby se mordit la lèvre, jeta un œil vers le poisson qui continuait de se débattre non loin et sembla hésiter. Puis elle se redressa d’un bond et se précipita dans ce que Cirocco espérait être la bonne direction.
Elle s’assit en se tenant le ventre. Elle jurait à voix basse lorsque revint Gaby.
« Il est en vie, lui dit-elle. Évanoui, et je crois qu’il est blessé.
— C’est grave ?
— Il a du sang sur la jambe, sur les mains et sur le front. C’est en partie le sang de la bête.
— Je t’ai dit de le ramener ici », grogna Cirocco en essayant de contenir un nouvel accès de nausée.
« Chhht », l’apaisa Gaby en lui passant doucement la main sur le front. « Je ne peux pas le bouger tant que je n’aurai pas confectionné un brancard. D’abord je vais te ramener au bateau et te coucher. Silence ! Si je dois me battre contre toi, je n’hésiterai pas. Tu ne voudrais pas recevoir un uppercut, n’est-ce pas ? »
Cirocco se sentait d’humeur à lui en balancer un elle-même mais la nausée lui en fit passer l’envie. Elle s’effondra au sol tandis que Gaby la maintenait.
Elle se rappela avoir songé au spectacle ridicule qu’elles devaient offrir : Gaby faisait un mètre cinquante de haut tandis que Cirocco frôlait le mètre quatre-vingt-cinq. Avec cette faible gravité Gaby devait se mouvoir avec précaution mais le poids ne présentait pas un problème.
Le vertige s’atténuait lorsqu’elle fermait les yeux. Elle posa la tête contre l’épaule de Gaby.
« Merci de m’avoir sauvé la vie », lui dit-elle avant de sombrer dans l’inconscience.
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