Ils dérivèrent à la merci du fleuve pendant cinq ou six kilomètres en longeant des falaises basses qui tombaient abruptement sur la berge. Le Titanic était ingouvernable lorsqu’il prenait trop de vitesse. Cirocco guettait un élargissement du cours d’eau, en quête d’un lieu propice pour accoster.
Elle le découvrit enfin et il leur fallut lutter deux bonnes heures contre le courant en jouant de la gaffe et de l’aviron pour amener leur embarcation sur la côte rocheuse. Elles étaient l’une et l’autre à bout de force. Qui plus est, les réserves de bord étaient épuisées et la contrée semblait peu fertile.
Elles hissèrent le Titanic sur la plage, dérapant sur les roches érodées par les flots. Elles ne s’arrêtèrent qu’après avoir jugé être hors de danger. Bill n’avait même pas conscience de leurs mouvements. Il n’avait plus reparlé depuis un long moment.
Cirocco veilla Bill tandis que Gaby s’endormait comme une masse. Pour se tenir éveillée elle explora le coin sur un rayon d’une centaine de mètres.
Il y avait un léger escarpement à vingt mètres de la rive. Elle le gravit.
La zone orientale d’Hypérion ressemblait à un paradis de fermier : de vastes étendues de terrain rappelaient les champs de blé doré du Kansas. Une illusion gâchée par d’autres secteurs, ceux-là d’une teinte rouille, et d’autres encore d’un bleu pâle mêlé d’orangé. Les champs ondulaient sous le vent comme de hautes herbes. Des ombres noires glissaient sur ce paysage – certains des nuages étaient si bas qu’ils formaient des bancs de brouillard dans le lit des torrents, même en plein soleil.
Plus à l’est, les collines rejoignaient la zone de crépuscule de Rhéa, en prenant progressivement une teinte verte qui devait correspondre à une forêt qui laissait ensuite place, dans l’obscurité, aux contreforts escarpés d’une chaîne de montagnes. Vers l’ouest, le paysage était de plus en plus plat, semé d’étangs et de marigots – le domaine des poissons de vase – dont les eaux reflétaient la lumière du soleil. Au-delà, c’était le vert profond de la jungle tropicale tandis que plus haut sur la courbe apparaissaient de nouvelles plaines qui se fondaient dans le crépuscule d’Océan au seuil de sa mer gelée.
Son examen des collines lointaines lui révéla un groupe d’animaux : des points noirs sur l’arrière-plan jaune. Deux ou trois semblaient plus gros que les autres.
Elle s’apprêtait à retourner vers leur tente lorsqu’elle entendit la musique. Elle était si faible et si lointaine qu’elle l’avait perçue déjà depuis quelque temps, en fait, sans s’en être rendu compte. C’était un groupe d’accords rapides suivis par une note soutenue d’une douceur et d’une pureté bouleversantes. C’était un chant qui parlait de lieux calmes et d’un bonheur qu’elle pensait ne plus jamais rencontrer, un chant qui lui était aussi familier qu’une berceuse.
Elle s’aperçut qu’elle pleurait doucement, immobile et sans bruit pour ne pas faire fuir le vent. Mais le chant s’était envolé.
La Titanide les découvrit alors qu’elles démontaient la tente avant de déplacer Bill. Elle se tenait au sommet de l’escarpement gravi par Cirocco la veille. Cette dernière attendit pour faire le premier mouvement mais la créature semblait avoir la même idée.
Le terme le plus adéquat pour qualifier l’être était : centaure. Sa partie inférieure affectait la forme d’un cheval, sa moitié supérieure était humaine à un degré effrayant. Cirocco avait envie de se pincer pour y croire.
Ce n’était pas un centaure tel que les imaginait Disney ; il n’avait non plus guère de rapport avec le modèle grec classique. Pourvu d’une toison abondante, son trait dominant restait toutefois une peau nue et pâle. Une pilosité multicolore cascadait sur sa tête, sa queue, sur la partie inférieure de ses quatre jambes et sur ses avant-bras. Le plus étrange dans cette créature demeurait cette toison entre ses antérieurs, en un point où tout cheval qui se respecte – et Cirocco s’efforçait d’en garder à l’esprit l’image – n’arborait qu’un cuir absolument lisse. La créature tenait une crosse de pasteur et, hormis quelques ornements de petite taille, allait entièrement nue.
Cirocco était certaine qu’il s’agissait de l’une de ces Titanides mentionnées par Calvin, quoiqu’il eût commis une erreur de traduction. Il – ou plutôt elle car Calvin avait souligné que ces êtres étaient tous femelles – n’avait pas six jambes mais bien six membres.
Cirocco fit un pas et la Titanide porta la main à sa bouche puis la tendit en un geste vif.
« Attention ! lança-t-elle. Je vous en prie, faites attention. »
L’espace d’une seconde, Cirocco se demanda de quoi la créature voulait bien parler mais rapidement ce fut l’étonnement qui la pétrifia. La Titanide n’avait parlé ni anglais, ni russe, ni français, qui jusqu’à présent avaient été les seules langues qu’elle entendît.
« Que… » Elle s’interrompit pour s’éclaircir la gorge. Certains des termes requéraient une voix passablement aiguë. « Que se passe-t-il ? Sommes-nous en danger ? » Les questions étaient difficiles car nécessitant une appoggiature complexe.
« J’ai perçu votre existence, chanta la Titanide. J’ai senti que vous alliez sûrement tomber. Mais vous devez savoir ce qui est bon pour votre propre espèce. »
Gaby regardait Cirocco d’un drôle d’air.
« Que diable se passe-t-il ? lui demanda-t-elle.
— J’arrive à la comprendre », répondit Cirocco peu désireuse d’approfondir le sujet. « Elle nous a dit de faire attention.
— Attention à… mais comment ?
— Comment Calvin a-t-il compris les saucisses ? Quelque chose nous a trafiqué l’esprit, mon chou. Cela tombe à point nommé maintenant, alors tu la boucles. » Elle enchaîna avant qu’on ne lui pose d’autres questions dont elle savait qu’elle ignorerait les réponses.
« Êtes-vous le peuple des marais ? interrogea la Titanide. Ou bien venez-vous de la mer gelée ?
— Ni l’un ni l’autre, arpégea Cirocco. Nous avons franchi les marais pour atteindre la… la mer maléfique mais nous ne courons aucun danger. Et nous ne vous voulons aucun mal.
— Vous ne me ferez guère de mal, surtout si vous comptez gagner la mer maléfique, car vous mourrez. Vous êtres trop grandes pour des anges qui auraient perdu leurs ailes et trop sincères pour des créatures de la mer. Je confesse n’avoir jusqu’à présent jamais rencontré vos semblables.
— Nous… pourriez-vous nous rejoindre sur la plage ? Mon chant est faible ; le vent ne le porte pas.
— Je suis à vous en deux coups de queue.
— Rocky ! souffla Gaby. Attention, elle s’apprête à descendre ! » Elle se plaça devant Cirocco, son épée de verre dressée.
« Je le sais bien, dit Cirocco en agrippant le bras armé de Gaby. C’est moi qui le lui ai demandé. Écarte-moi ça avant qu’elle se méprenne sur nos intentions et tiens-toi à carreau. Je crierai s’il y a du danger. »
La Titanide descendit la falaise en marche avant, les bras écartés pour maintenir son équilibre. Elle dansait avec légèreté par-dessus la petite avalanche qu’elle avait déclenchée et bientôt trottinait dans leur direction. Ses pas résonnaient sur la roche avec un clopinement familier.
Elle mesurait trente centimètres de plus que Cirocco qui se surprit à reculer à son approche. Elle n’avait que rarement dans son existence rencontré femme plus grande qu’elle, mais cette créature de sexe féminin n’aurait pu être dépassée que par une basketteuse professionnelle. Vue de près, son étrangeté ressortait encore plus justement à cause de certains de ses traits, trop humains.
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