Elle s’éveilla en entendant les cris d’un homme. Un son qu’elle aurait préféré ne plus entendre.
Bill était dans un demi-coma. Cirocco s’assit et se caressa doucement le côté du crâne. C’était douloureux mais le vertige s’était dissipé.
« Viens me donner un coup de main, dit Gaby. Il faut qu’on le maintienne sinon il risque de se blesser. »
Hâtivement elle rejoignit Gaby. « C’est grave ?
— Très. Une jambe cassée. Quelques côtes aussi, probablement. Mais il n’a pas craché de sang.
— Où est la fracture ?
— Le tibia ou le péroné. Je ne sais pas lequel est lequel. Je croyais à une simple lacération avant de le mettre sur le brancard. Il a commencé à se débattre et c’est alors que j’ai vu l’os pointer.
— Seigneur.
— En tout cas, il n’aura pas perdu trop de sang. »
Cirocco sentit à nouveau son estomac se nouer lorsqu’elle examina la plaie béante sur la jambe de Bill. Gaby nettoyait la blessure avec des chiffons bouillis. Chaque fois qu’elle le touchait il criait d’une voix rauque.
« Que vas-tu faire ? » lui demanda Cirocco, vaguement consciente que son rôle était de donner des directives, non d’en demander.
Gaby semblait désemparée. « Je crois que tu devrais appeler Calvin.
— À quoi bon ? Oh ! ouais, je veux bien appeler ce fils de pute mais tu as vu le temps que ça a pris la dernière fois. Si Bill est mort avant qu’il n’arrive, je le tue.
— Alors il va falloir qu’on le soigne.
— Tu sais faire ?
— J’y ai assisté une fois. Sous anesthésie.
— Tout ce que nous avons, c’est un paquet de charpies que j’espère propres. Je vais lui tenir les bras. Attends une minute. » Elle s’approcha de Bill et le regarda. Il fixait le vide et son front, lorsqu’elle le toucha, était brûlant de fièvre.
« Bill ? Écoute-moi. Tu es blessé, Bill.
— Rocky ?
— C’est moi. Tout va bien se passer, mais tu as une jambe cassée. Est-ce que tu comprends ?
— Je comprends, murmura-t-il avant de fermer les yeux.
— Bill, réveille-toi. J’ai besoin de ton aide. Il ne faut pas que tu te débattes. Est-ce que tu m’entends ? »
Il souleva la tête et regarda sa jambe. « Ouais, dit-il en s’essuyant le visage d’une main sale. Je me tiendrai bien. Finissons-en, voulez-vous ? »
Cirocco fit un signe à Gaby qui grimaça et tira.
Il leur fallut trois tentatives, éprouvantes pour les deux femmes. Au deuxième essai l’extrémité de l’os saillit avec un bruit mouillé qui fit de nouveau rendre Cirocco. Bill supporta bien l’épreuve : sa respiration était sifflante, les muscles de son cou étaient tendus comme des cordes mais il ne cria plus.
« Je voudrais bien savoir si j’ai fait du bon boulot », dit Gaby. Puis elle se mit à pleurer. Cirocco la laissa seule et se consacra à ligaturer l’attelle le long de la jambe de Bill. Il avait perdu conscience avant qu’elle n’ait terminé. Elle se redressa et considéra ses mains trempées de sang.
« Il va falloir qu’on bouge, dit-elle. Cet endroit est malsain. Il faudrait trouver un coin sec pour y dresser le camp et attendre qu’il se rétablisse.
— Il vaudrait certainement mieux ne pas le déplacer.
— Non. » Elle soupira. « Mais il le faut quand même. En une journée nous devrions atteindre les montagnes que nous avons vues plus tôt. Allons-y. »
Il leur fallut deux jours au lieu d’un et ce furent deux journées terribles.
Elles s’arrêtaient fréquemment pour stériliser les pansements de Bill. Le bol utilisé pour faire bouillir l’eau n’avait pas la finesse d’un récipient de faïence ; il fuyait, avait tendance à fondre et troublait l’eau. Enfin cette dernière mettait près d’une heure à bouillir car la pression sur Gaïa était supérieure à une atmosphère.
Gaby et Cirocco pouvaient voler quelques heures de sommeil, à tour de rôle, lorsque la rivière était large et calme. Mais lorsque survenait un passage dangereux, elles n’étaient pas trop de deux pour éviter que leur embarcation ne s’échoue. La pluie tombait sans discontinuer.
Bill dormit et s’éveilla au bout des premières vingt-quatre heures en donnant l’impression d’avoir vieilli de cinq ans. Son visage était gris. Lorsque Gaby changea son pansement, la blessure avait un sale aspect : le bas de la jambe et le pied avaient doublé de volume.
Quand ils sortirent des marais il délirait. Il suait en abondance, sa fièvre était extrême.
Cirocco parvint à contacter une saucisse de passage au matin du second jour. La créature lui répondit par un sifflement aigu et montant que Calvin lui avait traduit par : « D’accord, je lui dirai », mais elle commençait à craindre qu’il ne fût déjà trop tard. Elle regarda la saucisse dériver placidement en direction de la mer gelée et se demanda pourquoi elle avait tant insisté pour qu’ils quittent la forêt. Et s’il le fallait pourquoi ne pas avoir alors emprunté Omnibus, pour survoler le paysage, loin des terribles dangers, comme ces poissons de vase qui refusaient de mourir.
Ses raisons présentes étaient tout aussi valables qu’à l’époque mais cela ne lui ôtait en rien ses remords. Gaby ne supportait pas le vol à bord des saucisses et ils devaient trouver un moyen de sortir. Elle pensait toutefois qu’il devait y avoir des tâches plus faciles et plus satisfaisantes à remplir que d’assumer la responsabilité de la vie des autres et elle était dégoûtée de sa propre existence. Elle voulait être débarrassée, voulait se délivrer de son fardeau sur quelqu’un d’autre. Comment avait-elle pu avoir l’idée de devenir capitaine ? Qu’avait-elle accompli de valable depuis qu’elle avait pris le commandement du Seigneur des Anneaux ?
Ce qu’elle désirait vraiment était simple, mais difficile à trouver : elle cherchait l’amour, tout comme n’importe qui. Bill lui avait dit qu’il l’aimait ; pourquoi ne pouvait-elle pas lui dire de même ? Elle s’en était crue capable, un jour, mais maintenant il était semblait-il au seuil de la mort, et c’était elle la responsable.
Elle cherchait aussi l’aventure. Toute sa vie, l’aventure l’avait guidée, depuis le premier illustré qu’elle avait ouvert, le premier documentaire sur la conquête spatiale qu’elle avait regardé avec des yeux d’enfant émerveillée, jusqu’aux films de cape et d’épée sur écran plat en noir et blanc ou aux westerns en technicolor. Cette soif d’accomplir quelque chose d’héroïque et d’excessif ne l’avait jamais quittée. Elle aurait voulu fondre sur la base des pirates de l’espace, lasers en batterie, se frayer un chemin dans la jungle avec un parti de révolutionnaires farouches pour un raid nocturne sur la place tenue par l’ennemi, partir en quête du Saint-Graal ou détruire l’Etoile Noire. Elle s’était trouvée d’autres raisons, une fois adulte, pour jouer des coudes au collège et s’entraîner à devenir la meilleure possible pour que le jour venu on ne puisse choisir qu’elle pour la mission vers Saturne. Sous ces motifs pourtant, c’était l’aiguillon du voyage et des paysages étranges, l’envie d’accomplir ce que nul autre n’avait accompli, qui l’avait fait atterrir sur le pont du Seigneur des Anneaux.
Maintenant elle l’avait, son aventure. Elle descendait un fleuve à bord d’une coquille de noix, à l’intérieur de la structure la plus titanesque qu’aie jamais contemplé un œil humain ; et l’homme qu’elle aimait était en train de mourir.
L’Est d’Hypérion était un pays de collines douces et de longues plaines parsemées d’arbres tordus par les vents, comme une savane africaine. L’Ophion s’était rétréci, son cours devenait plus impétueux tandis que ses eaux s’étaient inexplicablement refroidies.
Читать дальше