« Je n’ai jamais eu l’habitude d’entasser les affaires », dit-elle en s’essuyant le front du revers de la main. C’était encore une journée caniculaire à Hypérion. « Voilà encore une chose qui m’a l’air d’avoir changé chez moi : maintenant, j’ai l’impression d’être incapable de jeter quoi que ce soit. Pourquoi ne t’assois-tu pas ? Je vais te dégager une place…» Et elle entreprit de déplacer des piles de chemises et de pantalons, pour la plupart de provenance titanide.
« Je confesse que le spectacle me surprend, dit-il en s’asseyant. Je pensais que tu comptais rester dans le coin, le temps au moins qu’on sache si Cirocco a réussi à…»
Robin lança sur le lit près de lui un méchant gros truc de métal. C’était son bijou de famille, le colt 11,43.
« On me l’a livré il y a quelques heures. Tu n’es pas au courant ? J’avais cru que toute la ville se répétait les nouvelles. Les signes entrevus l’autre jour se sont confirmés : il y a eu une grande bataille dans le ciel et la Sorcière s’est échappée. Mais Gaïa n’est pas contente et ses espions sont partout. Le Carnaval est définitivement annulé, la race est condamnée. Ou bien le Carnaval se déroulera quand même mais il sera trop tard. Cirocco est gravement blessée. Elle est dans le coma. Ou bien elle va très bien et c’est elle qui a blessé Gaïa. Telles sont les rumeurs que j’ai entendues et je ne suis même pas sortie de l’hôtel. »
Chris était surpris, mais pas d’avoir manqué les nouvelles : il avait passé toute la journée à la maison avec Valiha et Serpent puis était venu directement à l’hôtel, une fois le déjeuner emballé. Ils avaient parlé des troubles plusieurs décarevs plus tôt, lorsqu’on avait vu le câble de la Porte des Vents onduler lentement et perçu un roulement de tonnerre ininterrompu en provenance de Rhéa.
« Que sais-tu avec certitude ? »
Robin étendit la main et tapota son arme : « Ça. S’il est là, c’est que Cirocco est parvenue à redescendre. J’espère qu’elle en aura fait bon usage. Ce qu’il est advenu d’elle à partir de là, je ne puis même pas le deviner.
— Peut-être n’ose-t-elle pas se montrer ici ? hasarda Chris.
— Il y a une rumeur en ce sens. J’avais espéré… oh, qu’elle viendrait me rendre le pistolet, ainsi j’aurais eu une chance de… eh bien, quand elle est partie, je ne l’avais pas encore remerciée convenablement. Peut-être qu’à présent, je n’en aurai même plus l’occasion. D’avoir envoyé la Titanide m’attendre.
— Je doute que tu aies pu trouver les mots qu’il fallait.
— Tu as sans doute raison.
— Et la dernière fois que je l’ai vue, elle ne cessait de s’excuser de m’avoir causé de tels ennuis.
— Moi aussi. Je pense qu’elle s’attendait à mourir. Mais, comment le lui reprocher ? Elle n’avait aucun moyen de savoir ce que… ce qui allait…» Elle porta la main à son estomac et parut hésiter.
« Fais attention ! l’avertit Chris.
— Je suis censée être capable d’en parler avec toi, quand même ?
— Tu t’es sentie mal ?
— Je ne sais pas vraiment. Je crois surtout que j’ai eu peur d’être malade. Ça ne va pas être facile de vivre avec ça ! »
Chris voyait ce qu’elle voulait dire mais son opinion était que d’ici quelques mois ils remarqueraient à peine l’existence de cette ultime blague de Gaïa.
Cela avait résolu un problème mais la nature même de la solution leur interdisait de la divulguer à quiconque. En y repensant, l’un et l’autre avaient trouvé bizarre que malgré toutes les analyses effectuées sur Gaïa et les expériences multiples des pèlerins venus se faire soigner, aucun livre n’avait jamais fait mention du Grand Plongeon. La raison en était simple : Gaïa voulait que personne n’en parle. Ni qu’on discute de quoi que ce soit concernant son épreuve ou celle des autres ; pratiquement, il était impossible aux pèlerins de Gaïa de mentionner qu’on exigeait d’eux absolument n’importe quoi sous prétexte de traitement.
Chris était persuadé que c’était le secret le mieux gardé du siècle. À l’instar des milliers d’autres à le partager, il n’était pas étonné que personne ne l’eût dévoilé. Robin et lui avaient éprouvé l’irrésistible envie de tester le dispositif de sécurité dont on leur avait mentionné l’existence, peu après leur retour à Titanville.
Ni l’un ni l’autre n’avait envie de recommencer. Chris n’en était pas fier mais il savait que c’était vrai : Gaïa l’avait gratifié d’un blocage psychologique. Avec toutefois une certaine flexibilité : il pouvait en parler librement avec Robin ou quiconque était déjà au courant. Mais qu’il s’avise de raconter à d’autres le Grand Plongeon, ses aventures en Gaïa ou bien les exploits de n’importe quel pèlerin en quête d’une guérison miracle, et il ressentirait une douleur si intense qu’elle le rendrait incapable de proférer le moindre mot. Cela commençait par l’estomac avant d’irradier bientôt dans tous les muscles, comme si des serpents chauffés à blanc lui transperçaient la chair.
Il n’existait aucune échappatoire ; c’est du moins ce qu’on lui avait dit. Là non plus, il sut qu’il ne ferait pas un nouvel essai : s’il tentait de retranscrire ses expériences par écrit, le résultat était identique. Aux questions qui empiétaient sur le domaine interdit, il ne pouvait pas même répondre par oui ou par non ; « rien à déclarer » était permis et « mêlez-vous de vos affaires » vivement conseillé. Mais le plus sûr encore était de ne rien répondre du tout.
Ce système dégageait une certaine beauté pour qui n’en était pas la victime. À ce que Chris en savait, il était infaillible. Tous les visiteurs pour Gaïa devaient emprunter son réseau de capsules élévatrices pour gagner, ne serait-ce que l’intérieur de la jante, à partir des appontements extérieurs et, dans le processus, on les endormait et on les examinait avant de les relâcher. Nul ne pouvait quitter Gaïa, détenteur de connaissances prohibées, sans recevoir un blocage.
Chris avait donc jugé plus sûr d’observer la plus absolue prudence avec quiconque, hormis Robin, Valiha et les autres Titanides. D’autres humains en Gaïa savaient ce qu’il savait, mais il était difficile de les distinguer avec certitude. S’il ne tombait pas juste, il sentait une décharge annonciatrice, analogue à une rage de dents, dès lors qu’il ouvrait la bouche pour évoquer son périple. Il n’en fallait pas plus : une seule dose du conditionnement répulsif de Gaïa avait suffi.
Robin avait rempli son sac et passait à présent au suivant. Chris la vit prendre un petit thermomètre, l’examiner, puis le fourrer dans le sac. Il imaginait sans peine son problème. Une grande partie de son équipement avait acquis une valeur sentimentale. Qui plus est, depuis leur retour, ils avaient l’impression que chaque Titanide sans exception désirait passer leur faire don de quelque adorable babiole. Il n’y avait plus assez d’étagères chez Valiha pour y exposer tout son butin.
« Je ne saisis toujours pas », dit Robin tout en emballant soigneusement dans des mouchoirs en papier un service de table en bois délicatement ouvragé. « Ce n’est pas que je m’en plaigne – sauf que je ne sais pas comment emballer le tout – mais, en quoi avons-nous mérité tout ce fourbi ? Nous n’avons rien fait pour elles !
— Valiha l’a expliqué ; en un sens, nous sommes plus ou moins des célébrités. Pas autant que Cirocco, mais nous étions des pèlerins et nous sommes revenus guéris : c’est donc que Gaïa nous a considérés comme des héros. Ce qui signifie que nous méritons des cadeaux. Et puis, les Titanides se défendent à longueur de temps d’être superstitieuses mais pour qu’on ait survécu à de telles épreuves, elles supposent qu’on bénéficie d’une sacrée veine. Et, en nous faisant plaisir, elles espèrent en récolter une partie, au moment du prochain Carnaval. » Il regarda ses mains. « Avec moi, il y a une autre raison. Appelle ça le comité d’accueil, ou la poignée de riz. Je vais faire partie de leur communauté et elles désirent que je me sente chez moi. »
Читать дальше