Pourquoi était-elle décidée à mourir ? Cela n’avait pas fait partie de son plan initial – sinon qu’elle s’était effectivement préparée à mourir s’il le fallait.
Elle avait eu un certain nombre de choses à accomplir. Elle les avait accomplies et son intention première avait été de déguerpir ensuite. Était-ce donc là le truc ? Est-ce que Gaïa lui faisait entendre la voix de Gaby pour l’emplir de confusion en attendant que sa vengeance se manifeste ?
Mais brusquement, elle eut confiance : elle se mit en marche vers les cathédrales.
L’air parut se déchirer lorsque la foudre vint s’écraser à l’endroit précis où elle s’était tenue. Elle courut et la colère de Gaïa s’abattit de toute part. Là-haut, le ruban rouge était plus brillant que jamais.
Saute !
Elle obéit, coupant brusquement sur la gauche, et un nouvel éclair frappa juste où elle s’était trouvée.
Il était possible d’atteindre une vitesse terrifiante dans la faible gravité du moyeu, mais il y fallait le temps : les pieds n’avaient pas un appui suffisant pour permettre une accélération rapide. Elle devait commencer par petites foulées saccadées, les allongeant graduellement jusqu’à ce que ses pieds ne retombent au sol qu’après des enjambées de plusieurs mètres. Et une fois la vitesse acquise, elle se maintenait. Elle bondit à grands pas, touchant rarement le sol, tandis que la foudre tombait autour d’elle.
Le plus difficile était de changer de direction. Lorsqu’elle jugea qu’il lui fallait dévier sur la droite, il ne fut pas facile de traduire en actes cette envie mais elle y parvint sans pouvoir dire si cette fois-ci elle avait été bien inspirée : la foudre ne tomba pas à l’endroit où elle était passée.
Le sol tremblait. Une partie des cathédrales touchées par les éclairs répétés et maintenant attaquées par la vase, commençait à tomber en morceaux. Des gargouilles de pierre s’écrasèrent autour d’elle au moment où elle dépassait une partie des fuyards. Des tours chancelaient au ralenti, se fragmentaient et de monstrueux blocs de maçonnerie se mirent à flotter inexorablement vers le sol. Bien que ne pesant que quelques kilos, ils avaient une masse suffisante pour tout écraser sur leur passage.
Il était trop tard pour tourner et elle se vit foncer droit sur la réplique de Notre-Dame. Elle pila des deux pieds mais continua de glisser à la surface jusqu’à ce qu’elle s’y enfonce d’une bonne cinquantaine de centimètres puis elle poussa des talons et bondit dans les airs, sauta par-dessus la flèche, redescendit lentement et rebondit une nouvelle fois. En dessous d’elle, les derniers participants du thé chez les Fous s’éparpillaient comme une fourmilière éventrée. Droit devant, elle apercevait le rebord pentu du Rayon de Rhéa. Elle ne toucherait plus le sol : son inertie l’amènerait au-dessus du vide. Quelques fuyards s’étaient immobilisés près du bord pour évaluer du regard ce saut impossible.
Cirocco fouilla sous sa couverture et sortit une petite bouteille d’air comprimé. Après s’être retournée pour faire face à la ligne rouge, elle pointa le cylindre sur son estomac puis ouvrit la valve à son autre extrémité. Il se produisit un sifflement et la pression régulière manqua la faire basculer mais elle parvint à retrouver son équilibre. Elle ne tarda pas à constater qu’elle accélérait.
Lorsque la bouteille fut vide, elle la lança de toutes ses forces puis elle sortit ses deux derniers chargeurs et les jeta également, suivis par l’intégralité du contenu de ses poches.
Elle faillit balancer l’arme elle-même mais hésita : Robin méritait de la récupérer, dans la mesure du possible.
À la place, elle se glissa hors de sa couverture rouge, en fit une boule aussi serrée que possible, et la lança. La moindre once de poussée réactive comptait, dans sa hâte à entretenir le mouvement.
Bordel ! Elle aurait dû tirer ses dernières balles au lieu de les jeter. Elle aurait peut-être pu sauver son poncho. Mais elle ne pouvait penser à tout et d’ailleurs elle vit en se retournant que cela n’avait plus guère d’importance : tout l’intérieur cylindrique du Rayon de Rhéa était empli du crépitement d’un million de serpents électriques. Elle avait espéré se mettre rapidement hors d’atteinte mais à présent elle devrait y passer.
Au-dessous, elle discernait les silhouettes des anges de son escorte qui l’attendaient à l’endroit convenu en décrivant lentement de grands cercles. Au moment où elle regardait, l’un d’entre eux fut touché et parut exploser dans une gerbe de plumes. Prise d’un malaise, elle détourna quelques instants les yeux. Lorsqu’elle regarda de nouveau, elle vit que les cinq survivants ne s’étaient pas égaillés comme elle l’avait craint. À première vue, on aurait pu croire qu’ils fuyaient, car elle ne voyait d’eux que leurs pieds et leurs ailes qui battaient avec frénésie, mais elle comprit tout de suite qu’ils avaient discerné le problème avant elle, grâce à l’incomparable supériorité de leur sens balistique. Quelques secondes après, elle passait devant eux comme une flèche, ce qui lui permit d’être soulagée de ne pas avoir tiré ses ultimes cartouches : sa vélocité était déjà suffisante pour la mettre en péril de distancer ses sauveteurs.
Elle se retourna et tomba, le dos vers le sol. À quoi bon regarder les éclairs puisque de toute façon, elle ne pourrait rien faire pour les éviter.
Elle ouvrit les bras pour diminuer quelque peu sa vitesse tandis que les anges se ruaient à sa poursuite au milieu du tunnel crépitant.
Valiha avait troqué ses béquilles pour l’équivalent titanide d’un fauteuil roulant. Il était muni de deux roues composées de bandages d’un mètre de rayon qui s’assujettissaient à un cadre de bois légèrement plus large que son corps. Passant juste devant et derrière le bas de son torse humain, de robustes traverses soutenaient une litière de toile percée pour le passage des antérieurs et munie de brides pour attacher solidement le tout. Chris avait au début trouvé l’ensemble bizarre mais il n’avait pas tardé à n’y plus penser tant il se révélait pratique. Elle devrait encore l’utiliser quelque temps ; ses jambes étaient maintenant guéries mais les soigneuses Titanides étaient prudentes en matière de blessures aux membres.
Elle était capable de marcher plus vite encore que ne courait Chris. Son seul problème était celui des virages qu’elle devait négocier lentement. Et, à l’instar de n’importe quel fauteuil roulant, l’engin s’accommodait mal des escaliers.
Elle contempla la large volée de marches en bois qui descendait du toit de verdure à la lisière de l’arbre de Titanville, retroussa le coin des lèvres puis dit : « Je pense pouvoir le monter.
— Et moi, je te vois déjà le dégringoler, dit Chris. Je n’en ai que pour une minute à aller chercher Robin. Serpent, où est le panier du pique-nique ? »
L’enfant parut surpris, puis honteux.
« Je crois bien que je l’ai oublié.
— Alors, cours vite à la maison le rechercher et ne t’arrête pas partout en chemin.
— D’accord. À tout à l’heure ! » Il disparut dans un nuage de poussière.
Chris commença l’ascension. L’escalier avait un aspect rustique pour s’harmoniser à l’environnement végétal : une suite de lettres formées de bouts de bois liés par des cordes – comme à l’entrée d’un camp de scouts – annonçait : « Hôtel de Titanville ».
Il monta jusqu’au troisième et toqua à la porte de la chambre trois. Robin répondit que c’était ouvert et il entra, pour la découvrir en train de bourrer de vêtements son sac à dos.
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