Robin sentit le sang se retirer de sa face. Chris remarqua, tout de go :
« On ne vous a jamais dit que vous causiez comme le méchant dans un policier de série B ?
— Si c’est bien ce que tu me dis effectivement, tu n’es jamais que le douzième cette année. » Elle haussa les épaules. « Eh oui, j’aime les vieux films. Mais je commence à me lasser de celui-ci. La deuxième séance de la soirée commence dans quelques minutes, aussi…
— À quoi sert le danseur ? » laissa échapper Robin. Elle fut aussitôt surprise par sa question mais pour quelque raison, elle sentait que la chose était importante.
Gaïa soupira.
« Vous n’aimez donc pas les mystères ? Tout doit-il être toujours explicite ? Quel mal y a-t-il à laisser planer quelques énigmes mineures afin d’ajouter un peu de sel à la vie ?
— J’ai horreur des mystères, dit Chris.
— Très bien. Le danseur est issu d’un croisement entre Fred Astaire et Isadora Duncan, avec quelques touches de Nijinsky, de Barychniko, de Drummond et de Gray. Pas les vrais, remarquez bien – quoique j’adorerais piller quelques tombes et racler les os pour récupérer des gènes susceptibles d’être clonés – mais de simples homologues faits à partir des enregistrements qu’ils ont laissés de leur vivant, récrits par votre serviteur dans l’acide nucléique et animés du souffle de la vie. Le Danseur est un instrument, fort habile certes, de mon esprit mais c’est un instrument néanmoins, au même titre que cette carne – elle s’interrompit pour se frapper la poitrine. En un sens, aussi bien lui que celle qui vous parle dansent dans mon cerveau ; celle-ci pour s’adresser aux créatures éphémères, celui-là pour une raison que j’aborderai dans un moment. Mais tout d’abord, je suppose que malgré votre répugnance, vous êtes curieux de connaître la réponse à certaine question, à savoir : Avez-vous, oui ou non, retrouvé l’anneau d’or ? Vais-je vous renvoyer chez vous tels quels ou bien guéris ? » Elle haussa le sourcil et les consulta tour à tour.
Même si elle regrettait de l’admettre, Robin était tout ouïe. Une partie d’elle-même lui répétait que tout allait bien, qu’elle n’avait pas cédé au jeu de Gaïa et que si, en cours de route, elle avait fait quelque chose qui lui valût la récompense, ce serait d’une stupidité monumentale de la refuser. Mais en elle, quelque chose de plus profond lui murmurait le mot de trahison et disait : Tu n’as guère protesté lorsqu’on t’a proposé cette odyssée. Et tu as toujours eu envie de la récompense. Mais elle ne voulait pas laisser voir à Gaïa son impatience.
« J’aime toujours avoir d’abord votre point de vue avant d’annoncer mes décisions », dit Gaïa. Elle se carra dans son fauteuil et croisa sur le ventre ses doigts boudinés. « Robin, tu commences.
— J’ai aucune opinion, répondit immédiatement Robin. J’ignore ce que vous savez de mes réussites ou de mes échecs. Je ferais aussi bien de supposer que vous savez tout, jusqu’aux plus noirs secrets de mon cœur. Voilà, je crois, un retournement intéressant : avant, c’était moi qui faisais fi de vos règles tandis que Chris les considérait avec fascination – du moins, c’est ce que je croyais. À présent, je ne sais pas. J’ai beaucoup réfléchi à tout ce qui s’est passé. Bien des choses me font honte, y compris, quand je suis arrivée ici, mon incapacité à admettre la moindre faiblesse humaine. Quoi que vous ayez pu me faire ou ne pas me faire, j’y ai gagné quelque chose. J’aimerais bien savoir quoi au juste et j’aurais préféré moins souffrir pour l’obtenir mais je ne voudrais pas redevenir telle que j’étais.
— Tu m’as l’air un rien désenchantée.
— Je le suis.
— Les choses sont en général plus faciles dès lors qu’on n’a pas à se surveiller. Mais sans une telle attitude, tu ne serais pas allée loin.
— Je suppose que non.
— Tu es promise à de plus amples satisfactions.
— Je ne veux pas le savoir. »
Gaïa haussa les épaules. « Je peux toujours me tromper. Je ne revêts jamais le manteau de l’infaillibilité lorsque je prédis le comportement de créatures douées de leur libre arbitre. J’ai toutefois une expérience assurément considérable et je sens que, comme tu l’as dit, gagnante ou perdante, tu es ressortie plus forte des épreuves que tu as traversées.
— Peut-être.
— Ma décision, donc, est que tu as mérité la guérison.
Robin leva les yeux.
Elle ne lui dirait pas merci et elle fut légèrement dépitée de voir que Gaïa n’en espérait pas.
« En fait, tu as déjà été guérie et tu es libre de repartir quand tu le voudras. Je te souhaite bonne chance, quoique je me demande…
— Juste une minute. Comment puis-je déjà avoir été guérie ?
— Pendant que tu regardais le Danseur. Lorsque Chris et toi vous avez pénétré dans l’ascenseur en bas, je vous ai tout de suite endormis. Exactement comme je l’avais fait la première fois. À l’époque, il m’était nécessaire de déterminer la nature de votre mal et les moyens de le soigner, si du moins c’était possible : même moi, je ne suis pas omnipotente. Faute d’un tel examen, je n’aurais pu vous offrir mon pacte, comme je l’ai fait. Mais cette fois-ci, l’opération était plus dans mon intérêt que dans le vôtre : j’avais besoin de savoir ce que vous aviez fait depuis la dernière fois qu’on s’est vus. J’ai examiné vos expériences et les ai goûtées dans leur intégralité avant de prendre ma décision. Vous n’avez eu conscience d’aucune transition. Vous n’avez pas remarqué votre réveil parce que j’avais recréé votre montée dans l’ascenseur avant de vous redonner conscience, en mêlant l’homme qui danse dans mon esprit et le vrai bonhomme avec ses vraies guêtres. Vous aurez probablement ressenti une impression de malaise mais je maîtrise à l’heure actuelle parfaitement ces méthodes et bien que je ne puisse vous les expliquer, je puis vous garantir qu’elles sont aussi sûres que scientifiques. Si vous n’êtes pas d’accord, vous n’avez qu’à…
— Un petit instant, intervint Chris. Si vous…
— Ne m’interromps pas, dit Gaïa en brandissant le doigt. Ton tour va venir… Comme je disais donc, vous n’avez qu’à vous souvenir de cette vieille mise en garde contre les étrangers qui vous proposent de vous emmener en balade. Surtout dans le coin.
— J’ai le souvenir d’une balade particulièrement longue, dit Robin avec une colère soudaine. C’était une descente. Et voilà qu’on m’apprend que la montée était également piégée.
— Je ne m’en excuse pas ; c’est inutile et je ne veux pas : tout le monde a droit au Grand Plongeon. En général, cela fait prendre conscience que l’on est mortel. Chris, je crois que tu es bien la seule personne jusqu’à présent à ne pas avoir gardé un souvenir impérissable du Grand Plongeon.
— Je voudrais faire remarquer une chose…
— Pas tout de suite. Robin, tu voulais dire quelque chose. »
Elle regarda Gaïa sans ciller.
« Très bien. Comment puis-je être sûre que je suis guérie ? Vous ne voulez quand même pas que je vous croie sur parole après ce que vous m’avez fait subir la dernière fois que je suis venue ? »
Gaïa éclata de rire.
« Non. Je suppose que non. Il n’y a pas de défense du consommateur, ici. Et j’admets avoir un penchant pour la supercherie. Mais ma réputation en ce domaine est sans faille : je te jure que dorénavant – hormis le cas d’une blessure à la tête dont on sait qu’elle peut déclencher une crise d’épilepsie – tu as vécu ta dernière attaque. Chris, c’est à présent ton tour. Que penses-tu de…
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