Estelle, prise au dépourvu, rougit et bredouille : « Euh… douze et demie ? »
Sourire doux-amer de Miss Mueller, qui se tourne vers la jumelle plus éveillée. « Beverly ? »
« Cinq, Miss Mueller ? »
« C’est exact. Vous avez toujours une chance sur cinq de deviner la série correcte. Cinq bonnes réponses sur vingt-cinq, pas plus, voilà ce que vous permettent les lois du hasard. Naturellement, le résultat n’est jamais aussi tranché. Une fois, vous aurez quatre réponses correctes, et une autre fois six, et puis cinq, et puis sept, ou peut-être seulement trois – mais la moyenne, sur une longue série d’essais, devrait tourner autour de cinq. Cela, bien sûr, si le hasard est la seule loi qui gouverne vos réponses. En réalité, dans les expériences de Rhine, certains groupes de sujets ont atteint une moyenne de six et demie ou sept sur vingt-cinq, et cela sur un grand nombre de tests. Rhine pense que ce résultat ne peut être expliqué que par la P.E.S. Et certains sujets ont fait bien mieux. Quelqu’un une fois a deviné neuf cartes d’affilée, deux jours de suite. Et puis, quelques jours plus tard, il a trouvé quinze cartes d’affilée, vingt et une en tout sur vingt-cinq. Les chances qu’il y a pour qu’il s’agisse d’une simple coïncidence sont incroyablement basses. Combien d’entre vous pensent qu’il pouvait s’agir d’un simple coup de chance ? »
Environ un tiers des mains se levèrent. Certaines appartenaient à des crétins qui n’avaient pas compris qu’il était de bonne politique de manifester de l’intérêt pour les petites marottes du professeur. D’autres étaient celles d’incorrigibles sceptiques qui dédaignaient ces manipulations cyniques. L’une des mains appartenait à David Selig. Il s’efforçait simplement de revêtir une coloration protectrice.
Miss Mueller déclara : « Nous allons faire quelques tests aujourd’hui. Victor, veux-tu être notre premier cobaye ? Viens au tableau. »
Souriant nerveusement, Victor Schlitz s’avance vers l’estrade en traînant les pieds. Il s’immobilise laidement devant le bureau de Miss Mueller, qui bat les cartes puis les coupe et les recoupe. Elle jette un coup d’œil à la carte du dessus, et la glisse vers lui le dos dessus. « Quel symbole ? » fait-elle.
« Cercle ? »
« Nous allons voir. Vous autres, ne dites rien. » Elle tend la carte à Barbara Stein, en lui disant de faire une croix sous le symbole correspondant dessiné au tableau. Barbara met une croix sous le carré. Miss Mueller regarda la carte suivante. Étoile, pense David.
« Lignes ondulées », dit Victor. Barbara coche l’étoile.
« Croix. » Carré, idiot ! Carré.
« Cercle. » Cercle. Cercle. Soudaine vague d’excitation dans la classe devant le succès de Victor. Miss Mueller, d’un regard flamboyant, rétablit le silence.
« Étoile. » Lignes ondulées. Barbara coche les lignes ondulées.
« Carré. » Carré, approuve David. Carré. Nouvelle excitation, un peu plus discrète.
Victor arrive au bout du paquet. Miss Mueller fait le compte : quatre réponses justes. Même pas le niveau du hasard. Nouvelle tentative : cinq coups au but. O.K., Victor. Tu es peut-être beau garçon, mais tu n’es pas télépathe. Le regard de Miss Mueller fait le tour de la classe. Un autre sujet ? Faites que ce ne soit pas moi, prie David. Mon Dieu, faites que ce ne soit pas moi. Ce n’est pas lui. Elle fait venir au tableau Sheldon Feinberg. Il trouve cinq réponses la première fois, six la seconde. Respectable. Sans surprise. Ensuite, Alice Cohen. Quatre et quatre. Les temps sont durs, Miss Mueller. David, qui avait suivi carte par carte, avait un score de vingt-cinq sur vingt-cinq chaque fois, mais il était le seul à le savoir.
« Suivant ? » demanda Miss Mueller. David se fit tout petit sur son banc. Combien de temps encore jusqu’à la cloche ? « Norman Heimlich. » Norman se dandine vers le tableau. Miss Mueller regarde une carte. David la sonde et perçoit l’image d’une étoile. Il fait ensuite un bond dans l’esprit de Norman, et a la surprise d’y déceler l’image embryonnaire d’une étoile, dont les bouts s’arrondissent perversement pour former un cercle puis redevenir une étoile. Qu’est-ce que c’est que ça ? L’odieux Heimlich aurait-il des bribes de pouvoir ? « Cercle », murmure-t-il. Mais au suivant, il tombe juste : ondulations. Et au suivant encore : carré. Il semblait bel et bien recevoir des émanations, embrumées et indistinctes, mais des émanations quand même, du cerveau de Miss Mueller. Le gros Heimlich avait des parcelles de don. Mais seulement des parcelles. David, sondant son esprit et celui de la prof, voyait les images devenir de plus en plus confuses avec chaque carte, pour disparaître ensuite complètement vers la dixième, le faible pouvoir de Norman complètement épuisé. Il eut sept réponses justes, cependant, de loin le meilleur score. La cloche, priait David. La cloche, par pitié, la cloche ! Mais il restait encore vingt minutes.
Petit répit. Miss Mueller distribue allègrement des feuilles de copie. Elle veut tester toute la classe d’un seul coup. « Je vais compter de un à vingt-cinq », dit-elle. « À côté de chaque numéro, vous écrirez le nom du symbole que vous croyez voir Prêts ? Un. »
David vit un cercle. Lignes ondulées, écrivit-il.
Une étoile. Carré.
Des lignes ondulées. Cercle.
Une étoile. Lignes ondulées.
Comme le test approchait de sa fin, il lui vint à l’idée que c’était peut-être une erreur tactique que de saboter toutes les réponses. Il décida d’en mettre une ou deux justes, pour que ça paraisse normal. Mais il était trop tard : il ne restait plus que quatre cartes. S’il les devinait après avoir raté toutes les autres, cela paraîtrait suspect. Il continua donc à se tromper.
Miss Mueller frappa dans ses mains : « Maintenant, échangez vos feuilles de papier avec votre voisin, et cochez ses réponses. Prêts ? Numéro un : cercle. Numéro deux : étoile. Numéro trois : lignes ondulées. Numéro quatre… »
Dans une atmosphère tendue, elle se fit donner les résultats. Quelqu’un avait-il trouvé dix bonnes réponses ou plus ? Non, Miss. Neuf ? Huit ? Sept ? Norman Heinlich avait sept bonnes réponses. Il se rengorgeait : Heimlich le télépathe. David était écœuré à l’idée qu’Heimlich avait même une miette de pouvoir. Six ? Quatre élèves avaient eu six réponses. Cinq ? Quatre ? Miss Mueller notait consciencieusement les résultats. Moins de quatre ? Sidney Goldblatt se mit à glousser. « Et si on a zéro, Miss ? »
Elle parut stupéfaite. « Zéro ? Il y a quelqu’un qui n’a donné que des réponses fausses ? »
« David Selig, Miss. »
David Selig aurait voulu disparaître sous le plancher. Tous les regards étaient sur lui. Des rires cruels l’assaillaient. David Selig a tout fait faux.
C’était comme si on avait dit : David Selig a fait dans sa culotte, David Selig a copié à la composition, David Selig est allé aux toilettes des filles. En essayant de se dissimuler, il n’avait réussi qu’à braquer tous les feux sur lui. Miss Mueller prenant des airs d’oracle, déclara : « Un score nul peut avoir une valeur très significative également, mes enfants. Cela peut dénoter des capacités de P.E.S. particulièrement fortes et non totalement absentes, comme vous pourriez le croire. » Oh, mon Dieu, des capacités de P.E.S. particulièrement fortes ! Elle poursuivit : « Rhine mentionne des phénomènes de “déplacement en avant”, ou de “déplacement en arrière”, où une force de P.E.S. peut se concentrer accidentellement sur la carte qui précède ou la carte qui suit immédiatement la bonne, parfois même avec un décalage de deux ou trois cartes. Le sujet semblerait donc obtenir un résultat inférieur à la moyenne, alors qu’en réalité il fait mouche chaque fois, mais à côté de la cible ! Porte-moi tes réponses, David. »
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