Cher Mr. Selig,
L’état actuel du monde et de l’existence dans son ensemble est gravement altéré. Si j’étais un médecin et si l’on me demandait mon avis, je répondrais : « Créez le silence. »
Très sincèrement vôtre,
Søren Kierkegaard (1813–1855)
Il y a aussi ces dossiers d’épais carton beige. Ils ne sont pas exposés à la vue du public car ils contiennent une correspondance d’un genre un peu plus personnel. Selon les termes de notre accord avec la Fondation David Selig, je ne suis pas autorisé à citer, mais rien ne m’empêche de paraphraser. Ce sont des lettres adressées aux filles qu’il a aimées ou voulu aimer, et parfois leurs réponses. La plus ancienne porte la date de 1950 et la mention en grosses lettres rouges : JAMAIS ENVOYÉE. Chère Beverly en est l’introduction, et elle est pleine de métaphores sexuelles graphiques et embarrassantes. Qu’avez-vous à nous dire de cette Beverly, Selig ? Eh bien, qu’elle était petite de taille, mignonne et pleine de taches de rousseur, avec d’énormes avant-scènes et un caractère de miel. Elle était assise devant moi au cours de biologie, et elle avait une jumelle détestable nommée Estelle, qui fronçait tout le temps les sourcils et qui, par un étrange caprice génétique, était aussi plate que Beverly était plantureuse. Peut-être était-ce pour cela qu’elle fronçait tant les sourcils. Estelle m’aimait bien, à sa manière revêche, et je pense que finalement elle aurait accepté de coucher avec moi, ce qui aurait fait le plus grand bien à mon ego meurtri de 15 ans, mais je la méprisais. Elle m’apparaissait comme une imitation grossière et repoussante de Beverly, dont j’étais amoureux. Je me promenais sur la pointe des pieds dans l’esprit de Beverly pendant que la prof, Miss Mueller, nous infligeait son monologue sur les mitoses et les chromosomes. Beverly venait de se faire dépuceler par Victor Schlitz, le grand rouquin maigre aux yeux verts qui était assis à côté d’elle, et j’appris beaucoup d’elle sur le sexe, en un seul coup, avec un décalage horaire de douze heures, tandis qu’elle irradiait chaque matin son aventure de la nuit passée avec Victor. Je n’étais pas jaloux de lui. Il était beau et plein d’assurance, et il la méritait. J’étais trop timide pour m’envoyer quelque fille que ce soit, à l’époque, aussi je me contentai de suivre leur romance à distance et d’imaginer que je faisais avec Beverly les choses excitantes que Victor lui faisait, jusqu’à ce que je ne puisse plus tenir d’envie de la pénétrer à mon tour ; mais mes explorations de son esprit m’apprenaient qu’à ses yeux je n’étais qu’une espèce de gnome amusant, un rigolo, un enfant. Comment arriver à mes fins ? Je lui écrivis donc cette lettre où je lui exposais dans les moindres détails tout ce qu’elle avait fait avec Victor, et où je lui demandais : tu voudrais bien savoir comment j’ai appris tout cela, hé, hé ! Impliquant par là que j’étais une espèce de surhomme capable de pénétrer l’intimité de l’esprit d’une femme. Je m’imaginais que cela suffirait à la faire tomber dans mes bras avec un frisson de pâmoison épouvantée, mais en y réfléchissant bien, je compris qu’elle penserait que j’étais ou un fou ou un voyeur, et que dans les deux cas cela l’éloignerait encore plus de moi. Je mis donc la lettre de côté sans l’expédier. Ma mère la trouva un jour, mais elle n’osa pas m’en parler, tellement les questions sexuelles étaient un tabou pour elle. Elle se contenta de la remettre en place dans mes affaires. Cette nuit-là, je captai ses pensées et découvris qu’elle l’avait lue. Était-elle troublée, choquée ? Elle l’était, oui, mais elle était surtout fière que son fils soit un homme enfin, et qu’il écrive des cochonneries à de belles jeunes filles. Mon fils le pornographe.
La plupart des lettres qui sont dans le dossier datent des années 1954 à 1968. La plus récente a été écrite à l’automne 1974, date après laquelle Selig commença à se sentir de moins en moins relié au reste de l’humanité et cessa d’écrire de telles missives, excepté dans sa tête. Je ne sais combien de filles sont représentées ici, mais cela doit en faire quelques-unes. En général, c’étaient des aventures assez superficielles, car Selig, comme vous le savez, ne se maria jamais et ne connut guère de liaisons vraiment importantes. Comme dans le cas de Beverly, les femmes qu’il aima le plus n’eurent en fait aucune relation avec lui, mais il fut par contre capable de feindre d’éprouver de l’amour pour des filles qui étaient de simples passades. Il y eut des époques où il se servit délibérément de son don particulier pour exploiter sexuellement des femmes, particulièrement vers l’âge de vingt-cinq ans. Il n’est pas très fier de cette période. Vous voudriez bien lire ces lettres, bande de voyeurs ? Mais vous ne mettrez pas vos sales pattes dessus. Pourquoi vous ai-je invité à entrer ici, d’ailleurs ? Pourquoi vous ai-je laissé fourrer le nez dans mes bouquins et mes photos et ma vaisselle sale et ma baignoire souillée ? Ce doit être que mon sens de l’identité est en train de m’échapper. L’isolement m’étouffe. Les fenêtres sont closes, mais au moins j’ai entrouvert la porte. J’ai besoin que vous consolidiez mon emprise sur la réalité en contemplant ma vie, en en incorporant des parties à votre propre expérience, en vous apercevant que je suis réel, que j’existe, que je souffre, que j’ai un passé, sinon un avenir. Afin que vous puissiez vous en aller d’ici en disant : Oui, je connais David Selig, je le connais même très bien. Mais ça ne veut pas dire qu’il faut que je vous montre absolument tout. Hé, ça c’est une lettre adressée à Amy ! Amy, qui m’a soulagé de mon pucelage purulent au printemps 1953. Vous voudriez savoir comment c’est arrivé ? La première fois chez n’importe qui exerce une fascination irrésistible. Mais allez vous faire foutre. Je ne me sens pas d’humeur à discuter de ça maintenant.
D’ailleurs, ce n’est pas terrible comme histoire. Je l’ai enfilée et j’ai relui, et elle pas. C’est tout ; et si vous voulez savoir le reste, qui elle était, comment je l’ai séduite, vous n’avez qu’à imaginer. Où est Amy maintenant ? Elle est morte. Qu’est-ce que vous dites de ça ? La première fille qu’il a baisée, et il l’a déjà enterrée. Elle est morte d’un accident d’auto à l’âge de vingt-trois ans et son mari, qui me connaissait vaguement, m’a téléphoné pour me prévenir car je faisais partie de ses anciens amis. Il était encore sous le choc parce que la police l’avait convoqué pour identifier le corps, et elle n’était vraiment pas belle à voir, toute mutilée, défigurée, écrabouillée. Quelque chose venu d’une autre planète, voilà à quoi elle ressemblait, me dit-il. Catapultée contre un arbre à travers le pare-brise. Je dis au mari : « Amy était la première fille avec qui j’aie couché », et il se mit à me consoler. Lui, me consoler, moi qui essayais seulement de faire du sadisme.
Le temps passe, comme toute chose. Amy est morte, et Beverly est sans doute une mère de famille respectable. Tenez, celle-ci est adressée à Jackie Newhouse. Je lui dis que je ne peux pas dormir tellement je pense à elle. Jackie Newhouse ? Qui c’est ? Ah ! Oui. Un mètre cinquante-cinq, et une paire de nichons à déséquilibrer Marilyn Monroe. Douce. Conne. Lèvres retroussées, yeux bleus de bébé. Jackie n’avait rien pour elle à part sa poitrine, mais c’était tout ce que je demandais, avec mes dix-sept ans et ma fixation sur les nénés, Dieu sait pour quelle raison. Je l’aimais pour ses gros lolos, globulaires et agressifs dans les polos serrés qu’elle aimait porter. L’été 1952. Elle adorait Frank Sinatra et Perry Como, et elle avait FRANKIE écrit au rouge à lèvres sur la cuisse gauche de son blue-jean, et PERRY sur la droite. Elle était aussi amoureuse de son prof d’histoire, qui s’appelait, je crois, Léon Sissinger, Zippinger, ou quelque chose comme ça, et elle avait LÉON également écrit sur ses jeans, d’une hanche à l’autre. Je l’avais embrassée deux fois, mais c’était tout, pas même ma langue dans sa bouche. Elle était encore plus timide que moi, et terrifiée à l’idée qu’une main mâle et sacrilège pourrait violer la pureté de ces puissants tétons. Je tournais autour d’elle, essayant de ne pas entrer dans sa tête de peur d’être déprimé par le vide que j’y trouverais. La fin de l’histoire ? Oui : son petit frère, Arnie, me racontait qu’il la voyait tout le temps à poil à la maison, et moi, avide de jeter un coup d’œil, même par personne interposée, sur ces fameux nichons, j’ai plongé sous son crâne pour voir comment ils étaient faits. Je n’avais jamais jusqu’alors réalisé l’importance d’un soutien-gorge. Sans entraves, ils pendaient jusqu’au milieu de son petit ventre rebondi. Deux gros morceaux de chair ballante parsemée de grosses veines bleues. Cela m’a guéri de ma fixation. Il y a si longtemps. C’est tellement irréel, maintenant. Jackie.
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