Au moment où il commençait à réaliser que la rousse était trop ivre pour pouvoir jouir, Selig sentit une présence dans son crâne. Nyquist était en train de le sonder ! Cette démonstration de curiosité, ce voyeurisme semblait une étrange déviation pour un esprit aussi réservé que celui de Nyquist. Le voyeurisme, c’est ma spécialité, pensa Selig, et pendant un instant il fut si décontenancé à l’idée d’être observé pendant qu’il faisait l’amour qu’il commença à se ramollir. Par un effort conscient, il reconstitua ses moyens. Il ne faut pas y voir de signification profonde, se dit-il. Nyquist est entièrement amoral, il fait ce qui lui plaît, il jette un œil ici et là sans s’occuper de bienséance, et pourquoi devrais-je me laisser troubler ? Se ressaisissant, il affronta Nyquist en lançant une sonde à son tour. Nyquist l’accueillit aussitôt :
ÇA VA COMME TU VEUX, DAVEY ?
ÇA VA, TOM. ÇA VA TRÈS BIEN…
JE SUIS TOMBÉ SUR UN DRÔLE DE BOUDIN. VISE UN PEU ÇA.
Selig enviait le froid détachement de Nyquist. Ni honte, ni culpabilité, ni blocage mental d’aucune sorte. Pas de trace de fierté exhibitionniste, ni de pâmoison de voyeur. Il lui paraissait tout à fait naturel de se livrer à de tels échanges. Selig, par contre, ne pouvait s’empêcher de se sentir troublé en regardant, les yeux fermés, Nyquist en train de s’activer sur la blonde, et de l’observer comme il était observé, formant dans son esprit l’écho de leurs copulations parallèles qui se réverbérait à l’infini de l’un à l’autre. Nyquist, s’arrêtant un moment pour détecter et isoler le sentiment de gêne de Selig, se moqua doucement de lui : tu crains qu’il n’y ait une espèce d’homosexualité latente dans ce que nous faisons, lui reprocha-t-il. Mais je crois que ce qui t’épouvante vraiment, c’est le contact, n’importe quelle forme de contact. Ce n’est pas vrai ? C’est faux, se défendit Selig, mais il avait senti le coup porter. Pendant encore cinq ou six minutes, ils assistèrent au spectacle de leurs esprits respectifs, jusqu’à ce que Nyquist décide que le moment était venu de jouir, et comme d’habitude les soubresauts tempétueux de son système nerveux expulsèrent Selig de sa conscience. Peu de temps après, fatigué de jouer du piston au-dessus de la petite rousse suante et trémoussante, Selig s’abandonna à sa propre apothéose et s’écroula, frissonnant, épuisé.
Nyquist entra dans le living-room une demi-heure plus tard, accompagné de la blonde, tous les deux à poil. Il ne se donna pas la peine de frapper, ce qui surprit un peu la rousse. Selig ne pouvait pas lui expliquer comment Nyquist savait qu’ils avaient terminé. Nyquist mit un peu de musique et ils restèrent tranquillement assis, Selig et la rousse avec la bouteille de bourbon, Nyquist et la blonde avec celle de scotch. Peu avant l’aube, comme la neige s’apaisait un peu, Selig suggéra timidement de faire encore l’amour en changeant de partenaire. « Non », fit la rousse. « Je suis crevée. J’ai envie de dormir. Une autre fois, d’accord ? » Elle ramassa ses habits à quatre pattes. Une fois à la porte, titubante, prenant congé d’une voix vaseuse, elle laissa échapper une petite phrase : « Je ne peux pas m’empêcher de penser qu’il y a quelque chose de particulier chez vous deux », dit-elle. In vino veritas. « Vous ne seriez pas un couple d’homosexuels, des fois ? »
Je suis au point mort. Encalminé, statique, à l’ancre. Ou plutôt non, c’est un mensonge, ou bien si ce n’est pas un mensonge, il s’agit tout au moins d’une inexactitude bénigne, d’un groupe de métaphores erronées. Je reflue. Je reflue tout le temps. Ma marée est en train de baisser. Je me retrouve nu, vaseux, recouvert de mousses et d’algues brunes encore dégoulinantes et tendues vers le flot qui se retire. Des crabillons me parcourent en tous sens. Oui, je reflue, c’est-à-dire que je baisse, que je décline. Vous voulez savoir une chose, je me sens d’un calme étonnant maintenant. Bien sûr, mon humeur fluctue mais
Je me sens
On ne peut plus calme
En ce moment.
Voilà trois ans que j’ai commencé à me sentir décliner. Je crois que cela a commencé au printemps de 1974. Jusqu’alors, il avait marché sans à-coups, je veux parler du pouvoir, toujours présent quand j’en avais besoin, toujours sûr, accomplissant sa tâche coutumière, servant tous mes besoins malpropres. Et puis, un beau jour, sans prévenir, sans raison, il a commencé à s’éteindre. Petites coupures d’alimentation. Brefs accès d’impuissance psychique. J’associe ces événements au printemps précoce, avec ses traînées de neige noircie adhérant encore au bord des trottoirs, et ce ne pouvait pas être en 75, ni en 73 non plus, ce qui me conduit à situer le commencement vers la fin de l’année intermédiaire. J’étais peinardement installé dans la tête de quelqu’un, occupé à passer en revue des scandales supposément confortablement à l’abri, et subitement tout se brouillait et devenait incertain. Un peu comme de lire le Times et de voir le texte se transformer soudain en un délire joycien d’une ligne à l’autre, de telle manière que le dernier compte rendu sec et linéaire des activités futiles de la Commission d’enquête présidentielle soit métamorphosé en une transcription brumeuse et incompréhensible des borborygmes du vieil Ear-wicker. À ces moments-là, j’étais saisi d’épouvante et je me retirais en hâte. Que feriez-vous si vous étiez persuadé d’être couché avec l’amour de votre vie et si vous vous réveilliez soudain pour vous apercevoir que vous baisez avec une étoile de mer ? Mais ces distorsions et ces périodes d’obscurité n’étaient pas ce qu’il y avait de pire. Le pire, je crois que c’étaient les inversions, les renversements complets des signaux. Comme de capter un message d’amour, alors que ce qui est transmis en réalité est un éclair de haine glacée. Ou vice versa. Quand il m’arrive une chose pareille, j’ai envie de cogner du poing sur les murs pour tester la réalité. De Judith un jour j’ai reçu des ondes très fortes de désir sexuel, des impulsions incestueuses qui m’ont coûté un bon dîner que je venais de faire en m’envoyant, courant, pris d’une soudaine envie de vomir, vers la cuvette des cabinets. Et tout cela pour une erreur, une mauvaise interprétation. C’étaient en réalité des flèches empoisonnées qu’elle me lançait, et je les avais prises pour des flèches de Cupidon, idiot que j’étais. Après cela, je connus des passages à vide, où la perception s’éteignait en plein contact, et encore après, des interférences, où deux esprits émettaient en même temps sans que je sois capable de les différencier. Pendant quelque temps, ma perception des nuances disparut, bien qu’elle soit revenue depuis, mais c’est un faux retour comme les autres. Il y eut aussi d’autres pertes, à peine discernables mais aux effets cumulatifs. Je me surprends maintenant à faire des listes de ce que je pouvais faire et que je ne peux plus accomplir maintenant. L’inventaire des dégâts. Comme un agonisant confiné dans son lit, incapable de bouger mais non d’observer, assistant au pillage de ses biens par toute sa famille. Aujourd’hui, c’est le poste de télé qui a disparu, et les éditions originales de Thackeray, et les petites cuillers, et maintenant ils emportent mes Piranèse, et demain ce sera les casseroles et les marmites, les stores vénitiens, mes cravates et mes pantalons, et la semaine prochaine ils me prendront sans doute mes orteils, mes intestins, mes cornées, mes testicules, mes poumons, mes narines. Qu’est-ce qu’ils vont faire avec mes narines ? J’essayais de lutter par de longues marches, des douches froides, du tennis, des doses massives de vitamine A et autres remèdes improbables. Plus récemment, j’ai expérimenté le jeûne et la pureté de pensée, mais résister me paraît maintenant inapproprié, et même blasphématoire. Je recherche aujourd’hui la résignation sereine, avec le succès que vous avez pu remarquer. Eschyle m’avertit de ne pas me rebeller contre les piquants du destin, et Euripide aussi, et Pindare également je pense. Si je cherchais dans le Nouveau Testament, j’y trouverais sans doute la même injonction, aussi j’obéis, je ne me rebelle pas, même quand les piquants font mal. J’accepte, je me soumets. Voyez-vous cette soumission grandir en moi ? Ne vous y trompez pas, je suis sincère. Ce matin, tout au moins, je suis bien engagé sur le chemin de la soumission, tandis que la lumière dorée de l’automne emplit ma chambre et met un baume sur mon âme meurtrie. Je pratique les techniques qui me rendront invulnérable à la connaissance que le pouvoir m’échappe. J’essaie de trouver la joie qui doit se cacher quelque part dans la conscience du déclin. Vieillissez avec moi ! Le meilleur est encore à venir, le crépuscule de la vie pour qui l’aube fut faite. Vous y croyez, vous ? Moi j’y crois. Je fais des progrès, j’arrive à croire à toutes sortes de choses. Parfois, je crois à six choses impossibles différentes avant le petit déjeuner. Sacré vieux Browning ! Comme il est rassurant :
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