Il dégagea son épée et se retourna vers l’ennemi qui, en courant, avait relâché sa vigilance. Damon pivota sur lui-même, et sa lame plongea dans les côtes de son adversaire. Dans les derniers rayons de soleil, il aperçut Eduin, son épée rougie de sang, qui se jetait sur un autre antagoniste. Celui-ci recula, la peur sur le visage… Puis Damon fit volte-face pour parer un coup dirigé vers sa gorge. Son épée s’abattit sur le coude de l’homme qui tomba à ses pieds en hurlant. Damon faillit s’évanouir à la vue du bras amputé…
— Ce sont des démons ! cria un Séchéen. Ce ne sont pas des hommes… !
Les derniers assaillants battirent en retraite, se bousculant contre les chevaux rétifs qui formaient un mur derrière eux. Ils n’avaient encore jamais vu cinq hommes mourir aussi vite…
Des démons… Les Séchéens étaient renommés pour leur superstition…
L’un d’eux cria quelque chose dans sa langue, tâchant de rallier ses camarades en déroute, et se précipita vers Eduin. Damon n’intervint pas, pour plonger son regard au plus profond de la pierre-étoile, et remarqua alors que la main de l’homme était placée trop haut… Mû par la volonté de Dom Esteban, il fit un pas en avant, et son épée traversa de part en part, entre les épaules, l’ennemi qui s’effondra. Mais Damon n’y prêta pas garde. Il puisa dans le placard sombre de son subconscient, où il avait enfermé ses cauchemars d’enfant, et en sortit un démon. Il était gris, couvert d’écaillés, cornu et griffu, et de la fumée jaillissait de ses narines. Damon précipita l’image dans la gemme et la fit surgir entre l’ennemi et lui…
Les Séchéens se mirent à courir en poussant des cris, essayant de rattraper leurs chevaux affolés par l’odeur du sang et des félins. Derrière eux, les cris stridents des hommes-chats s’élevèrent. Damon fit faire demi-tour au démon qui chargea les hommes-chats à travers les rues du village, grondant, crachant du feu par la bouche et les narines. Quelques-uns des hommes-chats s’enfuirent. D’autres, sentant peut-être que ce n’était qu’une illusion, essayèrent de l’esquiver.
Damon tendit la main vers les rênes de sa monture. Le cheval, fou de terreur, se cabra sauvagement.
Damon était toujours absorbé par son démon – il traquait maintenant les hommes-chats, courant de droite à gauche, répandant une odeur nauséabonde de fourrure brûlée. Il se surprit à arracher les rênes du poteau et à bondir en selle avec le talent de cavalier… de Dom Esteban, bien sûr.
Un homme-chat s’était rapproché, et Damon dut se protéger de l’épée en forme de griffe qui se dirigeait vers lui. Il abattit sa lame, vit épée et patte tomber ensemble, se contracter, et s’immobiliser. Il ne sut jamais ce qui arriva au reste de l’homme-chat. Il était déjà loin.
Un éclair frappa le monstre écailleux que Damon avait créé. Le démon éclata dans une colonne de poussière et de fumée, puis disparut.
Ce fut Esteban qui mena le cheval terrifié, qui terrassa les quelques hommes-chats qui couraient aux talons de la bête pour lui couper les jarrets, Esteban qui mena le cheval vers les grottes. Damon sentait vaguement que Dom Esteban guidait sa main. Une force le transportait contre son gré et à toute vitesse à travers le brouillard épais et bouillonnant du surmonde. Au cœur de l’ombre luisaient des yeux furieux, flamboyant comme les feux d’un volcan. Les yeux terribles du grand chat.
Alors qu’il apercevait les yeux, torrides, des griffes, d’un geste vif, essayèrent de le saisir. Damon esquiva le coup. Il savait que si la pointe d’une seule griffe le touchait, lui ratissait le cœur, il serait forcé de réintégrer son corps, et le grand chat pourrait le maîtriser, l’anéantir d’un seul souffle brûlant.
De quoi les chats ont-ils peur ? se demanda Damon. Son corps bondit. Il se retrouva à quatre pattes, et se transforma en un loup sinistre qui prit forme devant l’homme-chat. Il bondit sur lui, en poussant un hurlement de loup-garou qui résonna à travers le surmonde, un hurlement pétrifiant au son duquel la forme féline vacilla et s’effaça momentanément. Un souffle torride brûla les yeux du loup qui hurla de rage. Damon se déchaîna. Il se rua sur le grand chat, les mâchoires écumantes, attaquant le félin à la gorge…
L’immense créature fourrée s’estompa et disparut. Damon s’entendit hurler à plusieurs reprises, essayant de se jeter sur l’obscurité, exaspéré par ce besoin démesuré de déchiqueter, de mordre, de sentir le sang gicler sous ses crocs…
Mais le grand chat s’était évanoui. Damon, tremblant, épuisé, malade et écœuré par le goût du sang dans sa gorge, se retrouva chancelant en selle. Son loup-garou avait bouté le maudit félin hors du surmonde. Pour la première fois, il semblait que le grand chat ne fût pas complètement invincible, après tout. Car la route était à présent dépouillée, jonchée uniquement de cadavres.
Un petit sursaut vif, comme l’impression de tomber, éveilla Andrew. La nuit tombait, et la pièce était sombre. À la lueur qui passait par la fenêtre, Andrew aperçut Callista au pied de son lit. Il constata avec plaisir qu’elle était vêtue cette fois d’une jupe et d’une ample tunique, et qu’elle avait tressé ses cheveux. Non, c’était Ellemir, qui portait de la nourriture sur un plateau.
— Andrew, dit-elle, vous devriez manger.
— Je n’ai pas faim, marmonna Andrew, mal réveillé et encore désorienté par ses rêves confus.
Des chats géants ? Des loups garous ? Comment allait Damon ? Callista était-elle en sûreté ? Comment pouvait-il s’être endormi ? Comment Ellemir pouvait-elle parler de manger en un moment pareil ?
— Si, vous devez manger, répondit Ellemir, bien qu’il ne se fût pas exprimé à voix haute.
Il avait du mal à s’habituer à ce qu’on pût lire dans ses pensées. Il faudrait pourtant s’y faire, pensa-t-il. Ellemir s’assit au bord du lit.
— Le travail télépathique est terriblement fatigant, dit-elle. Vous devez reprendre des forces, si vous ne voulez pas vous surcharger. Je savais que vous refuseriez de manger, alors je vous ai apporté de la soupe et des aliments qui se mangent facilement. Je sais bien que vous n’avez pas faim, mais essayez, Andrew.
— Damon ne peut pas atteindre Callista, ajoutât-elle malicieusement, sachant que c’était là le seul moyen de le persuader. Une fois qu’il sera dans les grottes de Corresanti, il ne pourra peut-être pas la trouver dans le noir. C’est un affreux labyrinthe de passages tout sombres. J’y suis allée une fois, et on m’a raconté l’histoire d’un homme qui s’y était perdu et n’en était sorti qu’au bout de plusieurs mois, aveugle, et la peur avait blanchi ses cheveux. Vous voyez que vous devez être prêt quand Damon aura besoin de vous. Et pour cela, vous devez être fort.
À contrecœur, mais convaincu par les arguments d’Ellemir, Andrew prit la cuiller. C’était un bouillon de viande au vermicelle, très épicé et délicieux. À côté, il y avait du pain de noix et une confiture acidulée. Quand il la goûta, il se rendit compte qu’il était affamé et dévora tout ce qu’il y avait sur le plateau.
— Comment se porte votre père ? s’enquit-il par politesse.
Ellemir eut un petit rire.
— Vous devriez voir le dîner qu’il vient d’engloutir, il y a une heure environ, me racontant entre deux bouchées combien d’hommes-chats il avait tués…
— Je l’ai vu, dit Andrew calmement. J’étais là. Ils sont terribles !
Il frissonna. Il savait qu’une partie de ce qu’il avait cru être un rêve provenait de son esprit qui vagabondait dans le village détruit par le grand chat. Il avala la dernière miette de pain. Puis, il tourna son esprit vers la pierre-étoile, vers Damon. Il vit la route déserte… ils approchaient des grottes…
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