Arthur Clarke - Les sables de Mars

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Au prix d’efforts fantastiques, les hommes sont parvenus à s’implanter sur Mars ! Un voile de mystère recouvre cette tentative et le monde ignore encore ce qui se passe sur cette planète froide et stérile.
Martin Gibson est le premier reporter autorisé à s’embarquer sur « L’Ares », qui effectue son voyage d’essai vers la colonie sidérale. Dès le décollage, la réalité dément toutes ses prévisions ; loin d’être fastidieuse comme il se l’imaginait, cette croisière ne tarde pas à lui ouvrir les yeux sur mille problèmes insoupçonnés du public. Mais les étonnements de Gibson se multiplient à son arrivée sur Mars. S’il y découvre une étrange colonie en pleine activité, il sent aussi que l’amabilité dont on l’entoure est factice. Il fait figure d’intrus, d’indésirable. Pourquoi ?
Persuadé qu’on se ligue contre lui pour dissimuler un important secret, Gibson se met en tête d’élucider cette énigme. Il n’y parviendrait pas si, au hasard d’une exploration,une singulière trouvaille ne lui valait une soudaine célébrité parmi les colons.
A mesure qu’il pénètre plus avant dans les secrets de la cité martienne, il est gagné par l’enthousiasme. Oubliant ses devoirs de reporter pour participer à l’extraordinaire bataille que les pionniers livrent contre la sauvagerie glacée de la planète, il n’informe pas la Terre de ce qu’il apprend.
Martin Gibson est lui-même conquis par ce monde désolé mais riche de promesses, au point que le retour sur sa planète natale ne lui semble plus souhaitable,
Quels sont donc les sortilèges qui enchaînent Gibson à la première cité extra-terrestre ? Pourquoi est-il devenu un autre homme ?
La réponse à ces deux questions est enfouie dans les sables rouges des déserts de Mars.

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Malgré tous ces avertissements, l’écrivain parlait assez facilement lui-même quand le moment était venu. Un jour, une leçon échoua sur un banc d’équations différentielles et il apparut que la seule ressource imaginable consistait à quitter le navire. Gibson, qui traversait une ère d’amabilité, referma ses livres en soupirant et se tourna vers son jeune compagnon pour remarquer d’un ton anodin :

— Tu ne m’as jamais parlé de toi, Jimmy. En fin de compte, de quel coin d’Angleterre es-tu ?

— De Cambridge. Du moins, c’est là que j’ai vu le jour.

— J’ai très bien connu cette région-là il y a vingt ans. Mais tu n’y demeures plus actuellement ?

— Non, j’avais six ans à peu près quand mes parents sont venus habiter Leeds, dans le Yorkshire, où nous sommes fixés depuis.

— Pourquoi as-tu choisi l’astronautique ?

— C’est plutôt difficile à dire. La science m’a toujours intéressé, et le vol interplanétaire prenait la vedette alors que j’étais encore enfant. Je suppose que j’y suis venu tout naturellement comme je me serais sans doute tourné vers l’aviation si j’étais né cinquante ans plus tôt.

— Ainsi, tu ne t’intéresses au vol intersidéral qu’en tant que problème technique, et non parce que c’est une chose … comment dirais-je ? — susceptible de révolutionner la pensée humaine, d’ouvrir la voie vers de nouvelles planètes, et ainsi de suite ?

Jimmy sourit.

— Je crois que c’est un peu cela. Bien sûr, je m’occupe aussi de ces idées-là, mais c’est le côté technique qui me passionne réellement. Même s’il n’y avait rien sur les planètes, je voudrais encore savoir comment les atteindre.

Gibson hocha la tête d’un air moqueur et affligé.

— Alors, tu vas grandir dans la peau d’un de ces savants insensibles, qui connaissent tout à propos de rien. Encore un homme de valeur de perdu !

— Je suis heureux de vous entendre dire que ce sera une perte, rétorqua Jimmy avec assez d’esprit. Et pourquoi la science vous captive-t-elle, vous ?

Le romancier se mit à rire, mais il y avait une nuance de contrariété dans sa voix quand il répondit :

— Je ne m’intéresse à la science que comme un moyen et non comme une fin.

Cet argument, son jeune compagnon en était sûr, ne reflétait pas du tout la vérité. Mais quelque chose lui conseillait de ne pas creuser le sujet plus avant. D’ailleurs, avant qu’il pût répliquer, Gibson lui posa de nouvelles questions.

L’interrogatoire semblait inspiré par une sollicitude amicale si véritable que Jimmy ne put s’empêcher d’en être flatté ; il se laissa aller à parler librement, avec facilité. Et puis, même si l’on était en train de l’étudier de la façon impersonnelle et médicale d’un biologiste qui contrôle les réactions d’un animal de laboratoire, cela n’avait pas d’importance. Il était enclin à se confier et préférait accorder aux mobiles de l’écrivain le bénéfice du doute.

Il raconta son enfance, puis son adolescence ; Gibson comprit bientôt la nature des nuages occasionnels qui obscurcissaient parfois son caractère enjoué.

C’était une vieille histoire, presque aussi vieille que le monde. La mère de Jimmy était morte alors qu’il n’était guère qu’un bébé, et son père l’avait laissé à la charge d’une sœur mariée. La tante du gamin avait été bonne pour lui, mais il ne s’était jamais senti chez lui parmi ses cousins, gardant l’impression d’être un étranger. Étant rarement en Angleterre, son père ne lui avait jamais été d’un grand secours ; quand il mourut, l’enfant avait à peu près dix ans. Il semblait n’avoir laissé qu’une très légère trace dans la mémoire de son fils qui, chose assez étrange, conservait un souvenir plus net d’une mère qu’il n’avait guère pu connaître.

Une fois la glace rompue, Jimmy parla sans réticence, comme s’il était heureux de se soulager. Au début, Gibson posa quelques questions pour l’inciter à poursuivre, mais ces stimulants se firent de plus en plus rares et devinrent même complètement superflus.

— Je ne crois pas que mes parents s’aimaient vraiment, continua Jimmy. D’après ce que m’a dit tante Ellen, leur union était une erreur, car il y avait eu avant un autre homme et une déception. Mon père servit de consolateur. Oui, je sais que je peux vous sembler cruel, mais il faut vous rappeler que c’est arrivé il y a bien longtemps, et que ça n’a plus beaucoup de signification pour moi à présent.

— Je comprends, murmura Gibson, comme s’il compatissait vraiment. Parle-moi encore de ta maman.

— Son père, c’est-à-dire mon grand-père, était professeur à l’université. Je crois que ma mère a toujours vécu à Cambridge puisque c’est là qu’elle a commencé ses études d’histoire. Oh, tout cela ne peut vraiment pas vous intéresser !

— Si, au contraire, dit le romancier avec empressement. Continue, je te prie.

Et Jimmy continua. Tout ce qu’il disait devait avoir été appris par ouï-dire, mais les images qu’il faisait apparaître étaient étonnamment claires et détaillées. Son auditeur comprit que tante Ellen était bavarde et que son neveu avait été un petit garçon très attentif.

Il s’agissait d’un de ces innombrables romans de l’adolescence, qui fleurissent aussi vite qu’ils se fanent, au cours de ces années qui sont le microcosme de la vie elle-même. Mais celui-ci n’avait pas fini comme tant d’autres. Un jour, la mère de Jimmy — il n’avait pas encore dit son nom — était tombée amoureuse d’un jeune candidat ingénieur qui se trouvait à mi-chemin de sa carrière universitaire. Ce fut une idylle passionnée et l’on prévoyait une union idéale, encore que la jeune fille eût quelques années de plus que son prétendant. Ils en étaient presque au stade des fiançailles quand survint la rupture. Jimmy ne sut jamais ce qui s’était passé au juste. On emmena, dit-on, le jeune homme gravement malade, ou bien victime d’une grande dépression nerveuse. Toujours est-il qu’il ne revint jamais à Cambridge.

— Ma mère ne s’en consola pas, poursuivit-il, en se donnant un air de grande sagesse qui, malgré tout, ne semblait pas déplacé. Mais un autre étudiant l’aimait beaucoup et elle l’épousa. J’ai quelquefois de la peine en pensant à mon père, parce qu’il ne devait rien ignorer de la première aventure. Je ne l’ai jamais beaucoup vu, il était … Qu’y a-t-il, monsieur Gibson, vous ne vous sentez pas bien ?

Le romancier se força à sourire.

— Ce n’est rien, juste une atteinte du mal de l’Espace. Je m’en ressens de temps à autre ; il n’y paraîtra plus dans une minute.

Il souhaitait dire vrai. Depuis des semaines, vivant dans une ignorance totale et se croyant à l’abri des attaques du temps et du hasard, il se dirigeait tête baissée vers une collision avec le Destin. Et maintenant, le choc venait de se produire : les vingt années qu’il avait derrière lui venaient de s’évanouir comme un rêve et il se trouvait, une fois de plus, en face des fantômes de son passé.

— Il y a quelque chose qui ne va pas chez Martin, déclara Bradley en recouvrant le procès-verbal des transmissions d’un large paraphe. Ça ne peut pas provenir d’une nouvelle qu’il a reçue de la Terre, je les lis toutes. Croyez-vous qu’il aurait le mal du pays ?

— Il s’y prend un peu tard, si c’est vraiment ça, répliqua Norden. Après tout, nous serons sur Mars dans une quinzaine. Vous aimez faire de la psychologie en amateur, n’est-ce pas ?

— C’est vrai, mais qui ne l’aime pas ?

— Moi, par exemple, affirma pompeusement le capitaine. Me mêler des affaires des autres n’est pas un de mes …

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