Le romancier continua à fixer l’apparition quelque temps, afin de se convaincre que ce n’était pas une illusion. Il brancha ensuite son émetteur et fit part de sa trouvaille à Bradley.
L’autre ne fut pas surpris le moins du monde.
— Ça n’a rien d’extraordinaire, répondit-il avec une certaine impatience. Depuis des semaines, nous nous débarrassons de nos déchets et il se peut que quelques-uns flottent encore dans les parages, puisque nous n’avons pas la moindre accélération. Bien entendu, à la première manœuvre de freinage, nous allons nous séparer d’eux et ils poursuivront leur course hors du système solaire.
« C’est l’évidence même », pensa Gibson. Il se sentait un peu ridicule, car rien n’est plus déconcertant qu’un mystère qui s’évapore d’un seul coup. Il s’agissait probablement d’une vieille épreuve manuscrite d’un de ses propres articles. Si elle avait été un peu plus proche, il aurait pu s’amuser à la récupérer comme souvenir pour observer les effets de son séjour dans l’espace. Malheureusement, elle était hors d’atteinte et il n’existait aucun moyen de l’attraper sans se détacher de la corde qui le reliait à l’Arès.
Gibson serait mort depuis des siècles que ce morceau de papier promènerait toujours son message parmi les constellations, un message dont personne ne saurait jamais le texte.
À leur retour, Norden les attendait dans le sas de décompression. Il paraissait assez content de lui, mais Gibson n’était pas d’humeur à remarquer de tels détails. Il naviguait encore au milieu des étoiles et un bon moment lui serait nécessaire pour retrouver le sens de la réalité, avant que sa machine à écrire ne commençât à crépiter doucement au rappel de ses émotions.
— Vous avez eu fini à temps ? chuchota Bradley lorsque le romancier ne put plus l’entendre.
— Oui, avec quinze minutes d’avance. Nous avons stoppé les ventilateurs et la fuite a été repérée tout de suite grâce à la bonne vieille technique de la bougie fumeuse. Un vulgaire rivet et un raccord de peinture à séchage rapide ont fait le reste. Nous pourrons toujours reboucher la coque extérieure à l’arrivée, si cela en vaut la peine. Mac a fait du bon travail !
Pour Gibson, la traversée s’écoulait avec une sérénité assez agréable. Fidèle à son habitude, il s’était arrangé pour créer une ambiance de confort maximum. ( Il n’entendait pas seulement par-là l’aménagement matériel, mais aussi ses rapports avec les êtres humains qui vivaient avec lui. ) Il avait noirci un nombre de pages satisfaisant, dont quelques-unes étaient très bonnes et la plupart passables, mais il n’espérait pas atteindre son plein rendement avant l’arrivée sur Mars.
Le voyage entrait maintenant dans sa dernière phase et l’on ressentait une inévitable impression de déclin, l’intérêt se relâchait. Cet état de choses persisterait jusqu’à l’alignement sur l’orbite de la planète rouge. Il ne fallait plus rien espérer d’ici là ; toute l’exaltation de l’aventure avait disparu.
Gibson avait connu son dernier sursaut de curiosité le matin où ils perdirent définitivement la Terre de vue. De jour en jour, elle s’était rapprochée davantage des immenses ailes nacrées du halo solaire, comme si elle voulait immoler toutes ses richesses sur le bûcher de Phœbus. En dernier lieu, elle n’était plus visible qu’au travers du télescope, semblable à une minuscule étincelle scintillant hardiment sur le fond éclatant qui devait bientôt l’engloutir.
Ce matin-là, le romancier crut pouvoir la découvrir encore, mais pendant la nuit quelque colossale explosion avait projeté le halo à un demi-million de kilomètres plus avant dans l’Espace, et la Terre avait disparu au milieu du rideau incandescent. Elle ne devait pas réapparaître avant une semaine, et alors elle aurait incroyablement changé.
Si quelqu’un avait demandé à Jimmy Spencer ce qu’il pensait de Gibson, le jeune garçon aurait fourni des réponses assez variées aux différents stades de la traversée.
Tout d’abord, il avait été très intimidé par la présence de ce passager distingué, mais ce sentiment de respect avait disparu assez rapidement. Il fallait porter au crédit du romancier le fait qu’il était complètement dépourvu de snobisme et qu’il n’abusait jamais de sa situation privilégiée à bord de l’Arès. Sous ce rapport, Jimmy le trouvait donc plus accessible que les autres habitants de l’astronef, lesquels étaient tous ses supérieurs à un degré quelconque.
Quand Gibson s’était mis à prendre un sérieux intérêt à l’astronautique, son jeune instructeur avait commencé à le suivre de près une ou deux fois par semaine, en s’efforçant à plusieurs reprises de capter son amitié. Tâche difficile entre toutes, car le romancier ne semblait jamais être le même homme. Certains jours, il était prévenant, délicat et généralement de bonne compagnie, mais en d’autres occasions il était si renfrogné et si morose qu’on le classait facilement comme le plus détestable des occupants de l’Arès.
Quant à ce que Gibson pensait de lui, Jimmy n’en savait pas grand-chose, mais il avait parfois la désagréable impression de n’être considéré que comme un objet pouvant offrir quelque utilité un jour ou l’autre. La plupart de ceux qui connaissaient un peu le vieux célibataire ressentaient cette impression, et beaucoup avaient raison. Pourtant, comme il n’avait jamais cherché à exploiter Jimmy, ces soupçons ne reposaient sur aucun fondement réel.
La formation technique de l’écrivain était un autre aspect déroutant de sa personnalité. En entreprenant ses cours du soir ( ainsi que chacun les appelait ), Jimmy supposait que son élève désirait simplement éviter de magistrales erreurs dans les articles qu’il transmettait à la Terre, mais qu’il n’éprouvait aucun penchant spécial pour l’astronautique. La suite prouva que c’était loin d’être le cas. Le romancier ressentait un besoin presque avide d’explorer les branches les plus abstraites de la science et de demander des preuves mathématiques que son professeur improvisé avait quelquefois du mal à lui fournir. Gibson avait dû posséder de solides connaissances techniques dont il lui restait des fragments. Il ne confia jamais comment il les avait acquises, pas plus qu’il ne donna la moindre raison de ses tentatives forcenées — sanctionnées d’ailleurs d’échecs répétés — de saisir des idées scientifiques beaucoup trop avancées pour lui. Son désappointement, après chaque défaite, était si manifeste que Jimmy s’en désolait pour lui, sauf les jours où Gibson montrait un mauvais caractère et avait tendance à blâmer son instructeur. Il se produisait alors un bref échange de paroles discourtoises ; Jimmy remballait ses livres et la leçon n’était reprise qu’après les excuses du romancier.
D’autres fois, Gibson supportait ces contretemps avec une bonne humeur résignée et changeait simplement de sujet. Il parlait alors de ses propres expériences, de l’étrange jungle littéraire dans laquelle il vivait, un monde de bêtes bizarres et souvent carnivores, dont le comportement intéressait passionnément le jeune garçon. Il était bon narrateur ; il soulignait le scandale et minait les réputations avec une facilité remarquable. Il paraissait le faire sans la moindre malice, mais quelques-unes de ses histoires sur des personnages en vue et distingués eurent le don de choquer extrêmement son prude auditeur. Chose curieuse, les gens qu’il critiquait si volontiers semblaient souvent être ses amis les plus intimes. C’était là une particularité que Jimmy avait du mal à comprendre.
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