Le capitaine parut embarrassé, ce qui était une attitude qui ne lui ressemblait pas beaucoup.
— D’une certaine manière, oui, mais nous n’accomplissons pas une traversée normale et, techniquement, vous n’êtes pas un passager. Après tout, je crois que nous pourrons trouver un moyen.
Gibson était comblé, lui qui, depuis longtemps, souhaitait connaître l’impression que l’on pouvait bien ressentir à l’intérieur d’un de ces scaphandres, à flotter dans le vide avec les étoiles autour de soi. Il ne lui vint même pas à l’idée de demander à Norden pourquoi il avait changé d’avis, et le capitaine lui en sut infiniment gré.
Le projet mijotait depuis environ une semaine. Chaque matin se déroulait dans le bureau du capitaine une petite cérémonie rituelle entre Norden et Hilton, quand ce dernier venait présenter le rapport quotidien sur l’activité du bord et le comportement de la multitude des appareils au cours des dernières vingt-quatre heures. D’ordinaire, il n’y avait rien d’important à signaler ; Norden se bornait à parapher les feuilles et à les classer avec le livre de bord. La variété était la dernière chose qu’il désirât sur ce chapitre, encore qu’elle ne lui fût pas épargnée parfois.
— Écoute, Johnnie, déclara Hilton ce matin-là ( il était le seul à appeler Norden par son prénom ; pour le reste de l’équipage, il était toujours le « patron » ), en ce qui concerne la pression d’air, c’est maintenant bien établi : la baisse est pratiquement constante. Dans dix jours environ, nous dépasserons la limite de tolérance.
— Sacré nom d’une pipe ! Pas de doute, il faut faire quelque chose. J’espérais qu’il n’y aurait rien à redouter avant notre arrivée.
— Je crains qu’on ne puisse pas attendre jusque-là. Cette tolérance est stupide, bien sûr. Une fuite dix fois plus grosse ne serait même pas vraiment dangereuse. Mais tu sais comme moi que l’enregistrement de la courbe de pression s’en va devant la Commission de Sécurité de l’Espace au retour, et qu’il se trouvera bien une vieille fille nerveuse pour pousser les hauts cris si nous descendons en dessous du minimum.
— Où crois-tu qu’est l’avarie ?
— Dans la coque, presque certainement.
— La petite fuite des alentours du pôle Nord dont tu m’as déjà parlé ?
— Je ne crois pas, c’est trop brusque. J’ai l’impression que nous sommes percés une nouvelle fois.
Norden parut légèrement contrarié. Des crevaisons dues à la poussière météorique survenaient deux ou trois fois par an sur un astronef de cette taille. Le plus souvent, on les laissait s’accumuler jusqu’à ce que la perte d’air fût digne d’intérêt, mais celle-ci semblait un peu trop grosse pour être ignorée.
— Combien de temps faudra-t-il pour la réparation ?
— Voilà l’ennui, reprit Hilton d’un air un peu dégoûté. Nous n’avons qu’un détecteur pour cinquante mille mètres carrés de coque. Peut-être bien que deux jours seront nécessaires. Si seulement ç’avait été un bon gros trou, les caissons étanches automatiques entraient en action et le neutralisaient à notre place.
— Je suis rudement content qu’il n’en soit rien, dit Norden en faisant la grimace. Il aurait encore fallu rendre pas mal de comptes !
Jimmy Spencer qui, comme d’habitude, avait hérité de la corvée dont personne ne voulait, découvrit la crevaison trois jours plus tard, après avoir fait une douzaine de fois le tour de la fusée. Le petit cratère était à peine visible à l’œil nu, mais le détecteur de fuites — super-sensible décela un vide imparfait près d’un certain endroit de la coque. Jimmy marqua l’emplacement à la craie avant de se replonger avec gratitude à l’intérieur du sas.
Norden sortit ensuite le plan de l’astronef et détermina la position approximative d’après le rapport du surnuméraire. Il émit alors un petit sifflement tandis que son regard montait vers le plafond.
— Jimmy, dit-il, est-ce que M. Gibson est au courant de ce que tu viens de faire ?
— Non, j’ai continué malgré tout à lui donner ses cours d’astronautique, bien que ce ne fût pas très drôle de mener ce travail de front avec …
— Ça va, ça va ! Tu ne crois pas que quelqu’un d’autre lui a parlé de la fuite ?
— Je ne sais pas, mais je crois qu’il m’en aurait fait part dans ce cas-là …
— Bon, écoute bien : cette damnée crevaison se trouve en plein dans le milieu de la paroi de sa cabine, et si jamais tu lui en touches un mot, je t’écorche vif, compris ?
— Oui, capitaine, balbutia le jeune garçon avant de s’enfuir précipitamment.
— Qu’est-ce qu’on fait ? demanda Hilton d’un ton résigné.
— Il faut éloigner Martin sous un prétexte quelconque et reboucher ce trou aussi vite que possible.
— Je trouve bizarre qu’il n’ait jamais remarqué l’impact. Ça a dû faire du raffut !
— Il était probablement sorti à ce moment-là. Je suis quand même surpris qu’il n’ait pas ressenti le courant d’air, qui doit être assez fort.
— La circulation normale le neutralise certainement. Et puis, après tout, pourquoi faire tant d’histoires ? Pourquoi ne pas tout dire et expliquer à Martin ce qui s’est passé ? Il n’y a aucune raison d’en faire un mélodrame !
— Ah oui, tu crois ? Suppose qu’il raconte à ses lecteurs qu’un météore de douzième grandeur a perforé l’astronef, et qu’il poursuive en disant que ce genre de chose arrive à chaque voyage ? Combien parmi eux comprendront que, non seulement il n’y a aucun danger réel, mais que nous n’avons même pas l’habitude de nous en inquiéter quand ça se produit ? Je vais te dire ce que sera la réaction populaire : « Cette fois, c’est un petit, mais si ç’avait été un gros ? » Le public n’a jamais eu confiance dans les statistiques. Tu vois d’ici les manchettes ?
L’ARÈS TRANSPERCÉ PAR UN MÉTÉORE !
Ce serait plutôt mauvais pour le commerce !
— Alors, pourquoi ne pas simplement l’expliquer à Martin et lui demander de se tenir tranquille ?
— Ce ne serait pas très loyal envers ce pauvre garçon, d’autant plus qu’il n’a rien pour alimenter ses articles depuis des semaines. Il vaudrait mieux ne rien dire du tout.
— O.K., soupira Hilton, si c’est ton idée … Mais ne t’en prends pas à moi s’il y a des retours de flamme.
— Pas de danger, fais-moi confiance.
Toute sa vie, Gibson s’était passionné pour les inventions ; le scaphandre pressurisé n’était qu’un nouveau mécanisme s’ajoutant à la collection de ceux qu’il avait étudiés ; Bradley avait été désigné pour lui en apprendre le maniement correct, pour sortir avec lui dans l’Espace et veiller à ce qu’il ne s’égare pas.
Le romancier avait oublié que les scaphandriers de l’Arès ne comportaient pas de jambes et que l’on se bornait simplement à s’asseoir à l’intérieur. C’était assez normal puisqu’ils étaient destinés à un usage en pesanteur nulle et non pour la marche sur les planètes dépourvues d’atmosphère. L’absence de joints flexibles pour les genoux simplifiait grandement leur ligne : ils n’étaient rien de plus qu’un cylindre coiffé d’une calotte en plexiglas, avec deux bras articulés sortant de son extrémité supérieure. Le long des flancs couraient de mystérieuses tuyauteries et des renflements se rapportant au conditionnement d’air, à la radio, au régulateur thermique et au système de propulsion à basse puissance. On disposait d’une liberté de mouvements considérable au milieu de ce fourbi ; on pouvait retirer son bras pour atteindre les commandes internes, et même prendre un repas sans trop d’acrobaties.
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