Bradley stoppa l’enthousiasme qui se déclenchait dans la cabine.
— Nous ne sommes pas encore sauvés, dit-il. Souvenez-vous qu’il doit capter notre signal pendant dix minutes pour accomplir son changement de cap !
Il observait ses compteurs, se demandant avec anxiété combien de temps les lampes amplificatrices allaient soutenir cette lutte inégale …
Elles tinrent le coup sept minutes, mais Bradley en tenait en réserve, toutes prêtes, et l’émission reprit au bout de vingt secondes. Les remplaçantes étaient encore en action quand les ondes du projectile changèrent une fois de plus leur modulation. Avec un soupir de soulagement, Bradley mit fin à la torture de la balise.
— Tu peux rentrer, Mac ! lança-t-il dans le micro. On l’a eu !
— Dieu merci ! j’ai presque attrapé un coup de soleil et mes articulations sont pour ainsi dire déboîtées à force d’agiter cet arc de Cupidon !
Gibson, qui avait été un spectateur attentif mais ignorant, prit alors la parole.
— Quand vous en aurez terminé avec vos réjouissances, dit-il, peut-être daignerez-vous m’expliquer en quelques phrases courtes et bien choisies comment vous êtes parvenus à lever ce lapin d’un nouveau genre ?
— Mais … en dirigeant le signal de la balise et en survoltant l’émetteur, tout simplement !
— Oui, je sais cela, mais je ne comprends pas pour quelle raison vous venez de débrancher le tout une nouvelle fois.
Le robot du projectile a rempli son rôle, expliqua Bradley avec l’air d’un professeur de philosophie qui s’adresse à un élève mentalement arriéré. Le premier signal indiquait qu’il avait détecté notre appel, et nous savions qu’il était en train de mettre automatiquement le cap sur nous. Il lui a fallu plusieurs minutes pour en finir avec ça. Alors, il a coupé ses moteurs et nous a envoyé le second signal. Évidemment, son éloignement n’a pas encore beaucoup diminué, mais nous sommes certains qu’il fait route dans notre direction et qu’il arrivera dans nos parages d’ici un jour ou deux. À ce moment-là, je ferai le nouveau émettre la balise, ce qui aura pour effet d’amener l’engin à un kilomètre — ou même moins — de notre appareil.
— Hé ! fit Gibson, brusquement inquiet. Et s’il réussissait un coup direct sur nous ?
— Vous devez bien penser que ses inventeurs ont prévu le cas. Dès qu’il arrive dans le voisinage, un astucieux petit dispositif sensible aux radiations de la balise entre en action. En vertu d’une loi que vous connaissez peut-être, la puissance de radiation est inversement proportionnelle à la distance, et ce dispositif n’est conçu que pour agir sous une puissance élevée, c’est-à-dire à proximité directe de l’émission. À cet instant précis, le système de freinage est automatiquement déclenché.
— Très ingénieux, reconnut Gibson, admiratif. Je dois cependant vous dire, au risque de vous surprendre, que je me souviens encore très bien de cette règle élémentaire de physique malgré mon âge avancé …
On entendit une petite voix au fond de la pièce.
— Puis-je me permettre de vous rappeler, capitaine …, commença Jimmy.
Norden éclata de rire.
— O.K. Il faut payer ses dettes. Voici les clés — caisson n° 26. Qu’est-ce que tu vas faire de cette bouteille de whisky ?
— Je pensais la revendre au docteur Mackay.
— Je suppose, déclara Scott en lançant un regard sévère au surnuméraire, que cet instant vaut bien d’être fêté par tout le monde, et je propose que nous portions un toast …
Sans écouter la suite, Jimmy s’enfuyait déjà à la recherche de son butin.
— Dire qu’il y a seulement une heure, nous n’avions qu’un passager, remarqua le docteur Scott tout en veillant avec sollicitude à l’introduction de la longue boîte de métal dans le sas, et que nous en accueillons maintenant plusieurs milliards !
— Vous pensez qu’ils ont bien supporté le voyage ? demanda Gibson.
Les thermostats semblent avoir fonctionné parfaitement ; nos hôtes doivent être à leur aise. Je vais les transférer dans les cultures que j’ai préparées, ils pourront s’y gorger à volonté et ils y vivront très heureux jusqu’à notre arrivée.
Le romancier se dirigea vers le plus proche hublot d’observation. Il put distinguer la forme tronquée et peinte en blanc du projectile couché le long de la coque. Des câbles d’arrimage flottaient mollement derrière lui comme les tentacules de quelque créature sous-marine.
Lorsque l’engin s’était presque immobilisé à quelques kilomètres de l’astronef par l’effet de son dispositif de télécommunication, il avait fallu procéder à sa capture finale par des moyens beaucoup moins perfectionnés. Hilton et Bradley étaient sortis avec des câbles et ils avaient ceinturé le projectile qui se rapprochait lentement. Les treuils électriques de l’Arès le halaient maintenant à l’intérieur.
— Que va devenir la fusée porteuse ? demanda Gibson au capitaine Norden, qui observait lui aussi le déroulement de l’opération.
Nous conserverons la partie mécanique et les commandes, et nous abandonnerons la carcasse dans l’espace. Elle ne vaut pas le carburant pour l’amener sur Mars. Nous aurons ainsi un petit satellite pour nous tout seuls tant que notre accélération ne sera pas reprise.
Comme le chien dans le roman de Jules Verne !
Lequel ? De la Terre à la Lune ? Je ne l’ai jamais lu. J’avais tout de même essayé une fois, mais ça m’ennuyait. C’est toujours pareil avec ces vieilles histoires. Rien n’est plus périmé que la science-fiction d’hier, et Jules Verne appartient à celle d’avant-hier.
Gibson sentit la nécessité de défendre son métier.
— Ainsi, vous ne croyez pas que la science-fiction puisse jamais avoir une valeur littéraire permanente ?
— Je ne le pense pas. Elle peut quelquefois revêtir une valeur sociale lorsqu’elle vient d’être écrite, mais elle paraît toujours grotesque et archaïque à la génération suivante. Regardez, par exemple, ce que sont devenues les histoires de voyages intersidéraux …
— Allez-y, continuez, ne vous occupez pas de mes opinions.
Norden était visiblement calé sur le sujet, mais cette constatation ne surprit pas le moins du monde son interlocuteur. Si l’un de ses compagnons s’était soudain révélé comme expert en reboisement, en sanskrit ou en bimétallisme, Gibson en eût facilement pris son parti. De toute façon, il savait que la science-fiction était restée très populaire parmi les astronautes professionnels.
— Très bien, dit Norden. Voyons donc ce qui s’est passé dans cette branche. Jusqu’en 1960 — peut-être 1970 —, on écrivait encore des romans sur le premier voyage dans la Lune. Ils sont complètement ridicules à présent. Lorsque la Lune fut atteinte, il fut de bon ton d’écrire sur Mars et Vénus pendant quelques nouvelles années. De nos jours, ces récits sont également périmés ; on ne les lit plus guère que pour se payer une pinte de bon sang. Je suppose que les planètes plus éloignées resteront encore un bon filon pour une autre génération, mais le roman d’aventures interplanétaires tel que nos grands-pères l’ont connu a vraiment pris fin en 1970.
— Pourtant, le thème du voyage dans l’Espace est toujours aussi prisé …
— Oui, mais ce n’est plus de la science-fiction. C’est, soit de la simple actualité, comme les textes que vous transmettez à la Terre, soit de la pure fantaisie. Pour intéresser, l’action doit se dérouler à l’extérieur du système solaire, et elle pourrait tout aussi bien appartenir à un conte de fées. La plupart de ces romans ne sont d’ailleurs que cela.
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