Caitlin haussa les sourcils.
— C’est donc qu’il y a bien de l’information – un véritable contenu – dans l’arrière-plan du Web ?
— C’est ce que je dirais, oui, fit Kuroda. Et vous, Malcolm ?
— Aucun processus aléatoire ne saurait générer une droite de pente -1, dit-il.
— Le’azaza ! s’écria Anna.
Aux oreilles de Caitlin, cela sonnait comme un juron.
— Pardon ? fit Kuroda.
— Vous ne voyez donc pas ? dit Anna. Une pente -1, cela signifie qu’il y a du contenu intelligent sur le Web à un endroit où il ne devrait pas y en avoir… des informations déguisées en bruit de fond. (Elle s’arrêta un instant, comme si elle attendait qu’un des deux hommes fournisse la réponse. Comme ils ne disaient toujours rien, elle reprit :) C’est forcément la NSA… ou des barbouzes du même acabit quelque part ailleurs – le Shin Bet, peut-être, mais je parierais plutôt sur la NSA. Nous savons déjà, avec l’affaire Hepting , qu’ils bidouillent avec le trafic sur l’Internet, et on dirait qu’ils ont trouvé un moyen de réaliser des transmissions clandestines au milieu du bruit apparent.
— Mais de quel contenu pourrait-il bien s’agir ? demanda Caitlin.
— Qui sait ? dit Anna. Des messages secrets ? Comme je l’ai dit, des gens ont essayé de se servir d’automates cellulaires comme technique de cryptage, mais personne – en tout cas, pas officiellement – n’a encore mis de système au point. Mais la NSA recrute les meilleurs diplômés de mathématiques des États-Unis.
— Non, vraiment ? dit Caitlin, très surprise.
— Oh, oui, dit Anna. En fait, ça pose un vrai problème au niveau des académies. La plupart des meilleurs étudiants en maths et en informatique vont à la NSA, où ils travaillent sur des projets secrets, ou bien chez Google ou encore Electronic Arts, où ce qu’ils font est couvert par des clauses de confidentialité. Dieu sait ce qu’ils peuvent inventer… mais en tout cas, ça n’est jamais publié dans les revues scientifiques.
Kuroda dit quelque chose qui ressemblait à un juron dans sa propre langue, puis :
— Anna a peut-être raison. Mes amis, nous devrions faire preuve de la plus grande prudence dans cette affaire. Si ce qui se passe dans l’arrière-plan du Web est censé être secret, les gens au pouvoir pourraient prendre… certaines mesures pour que ça le reste. Mademoiselle Caitlin, je me garderais bien de vous dire ce que vous devez faire, mais peut-être serait-il préférable d’être circonspecte à ce sujet dans votre blog, ne croyez-vous pas ?
— Oh, personne ne fait vraiment attention à mon LiveJournal. Et puis, de toute façon, je limite l’accès à mes amis pour tout ce que je ne voudrais pas que des étrangers puissent voir.
— Fais ce qu’il te dit, intervint son père sur un ton sec qui la surprit. Les autorités pourraient confisquer ton implant et ton œilPod, au titre de menaces contre la sécurité nationale. Caitlin redescendit de la table.
— Non, ils ne feraient jamais une chose pareille, dit-elle. Et puis, on est au Canada, maintenant.
— Ne va pas croire une seconde que les autorités canadiennes ne feraient pas ce que Washington leur demande, dit son père.
Elle ne savait plus très bien quoi penser.
— Hem, bon, O.K., finit-elle par dire. Mais vous trois, vous allez continuer d’étudier tout ça, n’est-ce pas ?
— Bien sûr, dit le Dr Kuroda. Mais en avançant prudemment, et en restant très discrets. (Il réfléchit un instant.) C’est une bonne chose que nous soyons en vidéoconférence avec Anna. Si nous étions en messagerie instantanée, les autorités seraient déjà au courant de ce que nous avons découvert. Les communications vidéo sont beaucoup plus difficiles à surveiller automatiquement – du moins pour l’instant.
Caitlin commençait à réaliser le plein impact de ce que Kuroda et Anna venaient de dire. Elle se tourna vers le médecin :
— Mais notre article, alors ?
— Nous finirons peut-être par le publier, mademoiselle Caitlin. Mais pour l’instant, prudence est mère de sûreté.
Masayuki Kuroda avait passé le reste du samedi et toute la journée du dimanche à observer avec Caitlin le comportement des automates cellulaires. Mais on était maintenant lundi, le premier jour d’octobre. Cela faisait une semaine que Masayuki était au Canada. Sa femme et sa fille lui manquaient, et il avait mauvaise conscience d’obliger Hiroshi à assurer ses cours à sa place. Mais il avait quand même bien droit à un peu de détente, non ? Et puis, il ne pouvait pas faire grand-chose pendant que Mlle Caitlin était au lycée.
Il prit une autre bouchée de son sandwich et examina la cuisine où il se trouvait. Jamais il ne s’habituerait aux maisons américaines. Un logement de cette taille était presque introuvable à Tokyo, et pourtant, ici, on en voyait partout. Bien sûr, les Decter ne semblaient pas avoir de problèmes d’argent, mais n’empêche, avec un seul salaire et tout le matériel coûteux dont Caitlin avait besoin, il ne devait pas leur rester grand-chose à la fin du mois.
— Je tiens à vous remercier, dit-il. Votre hospitalité est merveilleuse.
Barbara Decter était assise en face de lui à la table en pin, tenant un mug de café entre les mains. Elle le regarda un instant sans rien dire. Mayasuki la trouvait tout à fait ravissante. Sans doute plus proche de la cinquantaine que de la quarantaine, mais avec de grands yeux bleus pétillants et un charmant petit nez retroussé qui lui donnait presque l’air d’un personnage de dessin animé.
— C’est un plaisir pour moi, dit-elle enfin. À dire vrai, je suis très heureuse de vous avoir avec nous. C’est bien agréable, vous savez, d’avoir quelqu’un avec qui parler. Quand nous étions à Austin…
Elle s’interrompit. Elle avait pris un ton mélancolique.
— Oui ? dit-il doucement.
— Le Texas me manque beaucoup, voilà tout. N’allez cependant pas croire que je ne me plaise pas ici, on y est très bien, même si l’idée de l’hiver qui arrive ne m’enchante guère, et…
Masayuki lui trouva l’air triste. Au bout d’un moment, il répéta :
— Oui ?
— Excusez-moi, dit-elle avec un petit geste de la main. C’est simplement que… eh bien, cela n’a pas été du tout facile pour moi de venir ici. J’avais des amis à Austin, et j’y avais des occupations. Je travaillais pendant la semaine à titre bénévole dans l’école que Caitlin fréquentait, l’Institut texan pour les aveugles.
Kuroda baissa les yeux vers le set de table devant lui. On y voyait la photo d’une grande ville prise la nuit, et la légende indiquait qu’il s’agissait d’Austin.
— Mais alors, pourquoi êtes-vous venue vous installer ici ?
— Eh bien, Caitlin insistait beaucoup pour s’inscrire dans un lycée ordinaire – elle disait qu’elle avait besoin de s’habituer à des classes normales si elle voulait pouvoir entrer au MIT, ce qui est son objectif depuis des années. Et Malcolm a reçu cette proposition qu’il ne pouvait tout simplement pas laisser passer : pour lui, le Perimeter Institute est comme un rêve devenu réalité. Il n’est plus obligé d’enseigner ni de travailler avec des étudiants. Tout ce qu’on lui demande, c’est de réfléchir toute la journée.
— Depuis combien de temps êtes-vous mariés, si je ne suis pas indiscret ?
Encore cette petite note mélancolique dans la voix.
— Cela fera dix-huit ans en décembre.
— Ah.
Elle leva les yeux vers lui.
— Vous êtes très poli, Masayuki. Vous voudriez savoir pourquoi je l’ai épousé.
Il s’agita sur sa chaise et regarda par la fenêtre. Les feuilles commençaient à changer de couleur.
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