— Quand Chobo aura terminé, poursuivit Marcuse, récupérez les quatre enregistrements et montez-les pour donner une version de la façon dont les choses se sont passées. Dans le plus pur style hollywoodien, d’accord ? Un plan sur Chobo, un plan sur la toile par-dessus son épaule, gros plan sur la toile, retour sur Chobo, ce genre de chose. Je vais préparer un commentaire en voix off.
— Entendu, dit Shoshana qui avait hâte de pouvoir s’y mettre. ( Timbaland, tu n’as plus qu’à bien te tenir !)
— Parfait, fit Marcuse en se frottant les mains, parfait. Une fois cette vidéo sur YouTube, notre Chobo n’aura plus rien à craindre des ciseaux géorgiens…
— Ce qui nous serait vraiment utile, dit Kuroda dans leur bureau du sous-sol, ce serait un expert en systèmes autorégulés.
— Oui, fit Caitlin l’air pince-sans-rire, toutes les bonnes maisons devraient avoir ça sous la main… Bon, mon père est physicien, et il doit bien savoir où en trouver un. (En fait, elle avait remarqué que son père savait quelque chose sur à peu près tout – du moins, dans les domaines théoriques.) Je vais aller le chercher.
Elle remonta à l’étage. Comme il faisait vraiment très frais dans le sous-sol, elle fit d’abord un crochet par sa chambre pour y prendre son sweat-shirt du PI, que sa mère avait pensé à faire sécher après l’orage de la veille.
Elle trouva son père dans son bureau, une petite pièce au fond de la maison. Il était assez facile de savoir quand il y était : il avait un lecteur de CD à trois chargeurs, qui semblait contenir en permanence les mêmes disques : Supertramp, Queen, et les Eagles. Il jouait Hôtel California quand elle entra. Son père pianotait sur son vieux clavier IBM, lourd et bruyant. Caitlin frappa doucement sur le chambranle, au cas où il serait trop absorbé pour avoir remarqué sa présence, et lui dit :
— Est-ce que tu pourrais venir nous aider, le Dr Kuroda et moi ?
Elle l’entendit repousser son fauteuil, ce qu’elle interpréta comme un « Oui ».
De retour au sous-sol, Caitlin laissa son fauteuil à son père et alla s’adosser au bureau. Par la petite fenêtre, elle entendait des gamins du quartier jouer au hockey dans la rue. Anna Bloom était encore connectée via la webcam depuis le Technion en Israël.
— Même s’il y a bien des paquets perdus qui subsistent dans l’infrastructure du Web, dit son père après que Kuroda l’eut briefé, pourquoi Caitlin les verrait-elle ? Comment pourraient-ils être présents dans le flot de données qu’elle reçoit de Jagster ?
Kuroda s’agita bruyamment dans son fauteuil.
— C’est une bonne question. Je n’avais pas…
— C’est à cause de la méthode spéciale qu’utilise Jagster pour collecter ses informations, intervint Anna.
— Pardon ? fit Kuroda, et « Quoi ? » dit Caitlin.
La voix d’Anna semblait très faible dans les haut-parleurs de l’ordinateur.
— Eh bien, souvenez-vous que Jagster a été créé pour servir d’alternative à l’approche de Google. PageRank, la méthode standard de Google, compte le nombre de pages reliées à une page donnée, mais ce n’est pas forcément la meilleure façon de mesurer combien de fois on accède à cette page. Si vous cherchez des informations sur une grande star du rock, comme Lee Amodeo, par exemple…
— Ouais, elle est géante ! s’exclama Caitlin.
— C’est aussi ce que me dit ma petite-fille, acquiesça Anna. Bon, si vous vous intéressez à Lee Amodeo, comment faites-vous pour trouver son site web ? Vous pouvez aller dans Google et taper « Lee Amodeo », et Google vous donnera comme premier résultat la page qui a le plus de liens avec d’autres pages. Mais la meilleure page concernant Lee Amodeo n’est pas nécessairement celle à laquelle les gens se relient le plus. La meilleure page, c’est celle sur laquelle les gens vont le plus… Si les gens vont directement sur son site en devinant que son URL est leeamodeo.com…
— Ce qui est bien le cas, dit Caitlin.
— … alors, c’est sans doute le site le plus populaire sur Lee Amodeo, bien qu’il n’ait pas forcément de liens avec d’autres, et Google est incapable de le savoir. Et en fait, si vous mettez un document en ligne sur l’Internet sans le relier à une page web, en donnant simplement le lien par e-mail à d’autres gens, Google – comme d’autres moteurs de recherche – ne saura pas qu’il existe, quand bien même des milliers de gens peuvent y accéder directement grâce au lien que vous leur avez fourni.
— O.K., dit le père de Caitlin. Anna ne se doutait sans doute pas de l’honneur qui venait de lui être fait par un tel acquiescement… Elle poursuivit :
— Ainsi donc, en plus de l’indexation traditionnelle par des robots-araignées, Jagster surveille également le trafic web transitant par les branches et les flux de données au travers des routeurs, ce qui pourrait inclure les paquets perdus.
— Est-ce que ça ne se rapproche pas un peu des écoutes téléphoniques ? demanda Caitlin.
— Ma foi, si, exactement, dit Anna. Mais en l’occurrence, Jagster le fait pour la bonne cause. Il se trouve qu’en 2005, un certain Mark Klein a alerté l’opinion sur le fait que AT&T disposait d’un équipement spécial à son siège de San Francisco – et de fait, dans plusieurs autres de ses locaux – qui permet à la NSA de surveiller le trafic Internet.
Caitlin savait que la NSA était l’agence de sécurité nationale américaine. Elle hocha la tête.
— C’est un problème technique assez épineux, poursuivit Anna. On peut voir ce qui passe sur des fils de cuivre sans interférer avec le signal, grâce aux champs magnétiques qu’il génère. Mais il y a de plus en plus de fibres optiques sur le Web, et là, on ne peut rien capter de l’extérieur. Pour se brancher sur le trafic, il faut installer un appareil qui en détourne une partie, ce qui réduit la puissance du signal. Et c’est apparemment ce qui se pratiquait – entre autres techniques – chez AT&T. On appelle ça de la surveillance à l’aspirateur : on aspire tout simplement ce qui passe dans le tuyau.
— Et c’est là que Jagster va récupérer ses infos ? demanda Caitlin. Chez AT&T ?
— Non, non, fit Anna. Il y a une plainte collective en cours, lancée par la Electronic Frontier Foundation : Hepting versus AT&T . (Elle s’interrompit un instant, sans doute pour essayer de se souvenir des détails, à moins qu’elle ne fût en train de chercher sur Google.) AT&T est une entreprise commerciale, mais une grande partie du trafic Internet passe par des universités – il en a toujours été ainsi, dès les débuts d’Internet. Et quelques-unes de ces universités ont décidé de procéder à leur tour à ce type d’exploration, histoire de montrer le genre de données qu’on peut récupérer de cette façon et pouvoir se présenter comme amicus curiae dans l’affaire Hepting . Elles voulaient prouver qu’avec cette méthode, le gouvernement pouvait accéder à toutes sortes d’informations de nature confidentielle – qui nécessiteraient normalement un mandat délivré par un juge. Le consortium d’universités a ajouté des routines de brouillage, pour que certaines chaînes de données telles que des adresses e-mail, numéros de cartes de crédit et ce genre d’infos, ne puissent pas être exploitées quand les résultats sont rendus publics. Mais à part ça, elles ont fait essentiellement la même chose que ce que fait AT&T selon les instructions du gouvernement, pour prouver à quel point cette forme de surveillance peut empiéter sur la vie privée, ce que démentent les responsables officiels.
— C’est cool, dit Caitlin.
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