— Jagster a décidé de puiser également dans ce flot de données, poursuivit Anna, parce qu’il permet de classer les pages en fonction du nombre d’accès réels et non pas simplement des liens qui s’y rattachent. Et comme ton œilPod est alimenté par le flot brut de Jagster qui contient absolument tout, tu vois aussi les paquets orphelins.
— Et elle voit ces paquets sous la forme d’automates cellulaires, dit son père.
— Ma foi, Malcolm, dit Kuroda, l’idée qu’il puisse s’agir de paquets orphelins n’est pour l’instant qu’une hypothèse de travail. Et comme il faut rendre à César ce qui est à César, c’est une idée originale de votre fille. Ce pourrait être quelque chose de complètement différent – un virus, par exemple. Mais c’est un fait qu’elle voit des automates cellulaires, avec des vaisseaux qui se déplacent à travers la grille.
— Nous devrions peut-être envoyer un e-mail à Wolfram, dit Anna. Pour avoir son avis.
Caitlin se redressa.
— Wolfram ? dit-elle. Stephen Wolfram ?
— Oui, fit Anna.
— Le type qui a développé le logiciel Mathematica ?
— C’est bien lui.
— Mais… mais c’est pratiquement un dieu, dit Caitlin. Bien sûr, la plupart de ce qu’il y a dans Mathematica me dépasse complètement – pour l’instant, en tout cas –, mais j’adore jouer avec, et l’interface utilisateur est génial pour les non-voyants. Les gens en parlent tout le temps sur le forum de Blindmath. (Elle réfléchit un instant.) Et Wolfram s’y connaît en automates cellulaires ?
— S’il s’y connaît ? dit Anna. Ah, mon Dieu, il a écrit un énorme pavé de douze cents pages sous le titre de A New Kind of Science , qui ne parle que de ça…
— Il faut absolument lui demander ce qu’il en pense ! dit Caitlin.
Dehors, un des joueurs de hockey cria : « Une voiture ! » pour prévenir ses camarades de dégager la chaussée.
— N’allons pas trop vite, dit Kuroda. Je propose que, pour l’instant, cette affaire reste entre nous.
— Pourquoi ?
— Nous ne voulons pas que quelqu’un vienne nous couper l’herbe sous le pied. Et puis…
— Oui ? fit Caitlin.
Mais Kuroda resta silencieux. Caitlin finit par insister :
— Oui, et puis ?
Au bout d’un moment, ce fut Anna qui répondit à la place du médecin.
— Je suis certaine que l’université de Tokyo souhaitera breveter toute technologie ou application basée sur ce que l’équipement de Masayuki aura rendu possible. Si effectivement des automates cellulaires sont spontanément générés dans l’arrière-plan du Web, il y aura des applications commerciales – en cryptographie, en informatique distribuée, en génération de nombres au hasard, etc. Il est possible que ces automates soient brevetables. En tout cas, c’est une certitude pour ce qui est du moyen d’y accéder.
— C’est à cela que vous pensez, docteur Kuroda ? demanda Caitlin.
— Je dois avouer que de telles idées m’ont traversé l’esprit. Mon université est propriétaire de la recherche, et j’ai l’obligation de l’aider à en tirer des profits financiers quand c’est possible.
— Mais c’est ma vue à moi ! protesta Caitlin. Ma webvision ! Ils ne peuvent pas breveter ça ! En fait, on devrait la mettre en code source libre, ou déposer un brevet chez Creative Commons .
Il y eut un long silence embarrassé, et Kuroda finit par dire :
— Eh bien, ma foi…
Caitlin croisa les bras d’un air décidé. Ah, oui, vraiment, ma foi !
L’atmosphère du sous-sol était très fraîche, et ce n’était pas seulement une question de température. Le père de Caitlin devait avoir légèrement tourné son fauteuil, car elle entendit un petit grincement.
— Écoutez, dit-il sur un ton qui se voulait conciliant, les automates cellulaires ne sont sans doute qu’un épiphénomène.
Ah, songea Caitlin, voilà qui est bien joué … Il n’y avait que son père pour essayer de calmer la tension avec du jargon. Et s’il intervenait ainsi de son propre chef, c’était que même lui se rendait compte qu’elle était furieuse. Mais elle l’était encore plus de ne pas savoir ce que c’était qu’un « épiphénomène ». Elle ne dit rien, mais Kuroda dut lire quelque chose sur son visage, car il dit doucement :
— Votre père pense qu’il pourrait ne s’agir que du sous-produit de quelque chose d’autre. Comme l’écume, par exemple, qui est un épiphénomène des vagues, et qui ne signifie rien de particulier en soi.
Caitlin comprit que son père voulait simplement dire qu’il n’y avait pas de quoi se battre, que les automates cellulaires n’avaient sans doute rien qui vaille d’être breveté. Mais ça n’excusait pas pour autant Kuroda de vouloir se faire des paquets de dollars – de yens ! – sur son dos. Bon, d’accord, c’était le matériel de Kuroda qui envoyait les signaux, mais c’était son cerveau à elle qui les interprétait. La webvision n’était pas seulement à elle, c’était elle.
— Vous avez peut-être raison, Malcolm, dit Anna Bloom.
Caitlin était toujours furibonde, et se demandait si Anna comprenait bien la situation. Le champ de la webcam était très réduit, et la médiocrité du micro ne lui permettait peut-être pas de saisir toutes les nuances.
Anna poursuivit :
— Il est de fait qu’un bit d’information peut affecter le suivant, du moins dans un fil de cuivre, où les champs magnétiques peuvent se recouvrir. On pourrait donc imaginer… je ne sais pas, moi, qu’une interférence constructive puisse donner accidentellement naissance à des automates cellulaires.
— Mais ça n’en resterait pas moins du bruit de fond, dit le père de Caitlin.
— Vous avez probablement raison, répondit Kuroda. Mais, hem, que vouliez-vous dire, mademoiselle Caitlin ? Je sais que vous aimez l’approche empirique.
Elle se rendait bien compte qu’il cherchait à lui faire plaisir, à l’inclure dans la discussion, mais elle était encore en colère. Bon sang, Kuroda travaillait à longueur de temps sur des ordinateurs… il ne savait donc pas que les informations ne demandent qu’à être libres ?
Elle était toujours appuyée contre le bord du bureau. Le jeu de hockey se poursuivait dans la rue : quelqu’un venait de marquer un but.
— Mademoiselle Caitlin ? dit Kuroda. Pour vérifier ce que votre père a suggéré, nous allons devoir recourir à des maths assez cool…
— De quel genre ? demanda-t-elle d’un ton agacé.
— Un diagramme de Zipf, peut-être…
Caitlin ne savait pas non plus ce que c’était que ce machin-là… mais à sa grande surprise, son père réagit avec un « Oui ! » enthousiaste. C’était suffisant pour éveiller sa curiosité, mais elle n’était pas encore prête à se laisser amadouer.
— Est-ce qu’il reste de la place sur ce bureau ? demanda-t-elle en tâtant la surface. Assez pour que je puisse m’asseoir ?
— Oui, bien sûr, dit Kuroda après un petit silence (sans doute pour laisser le temps à son père de répondre). Toute la partie à gauche – votre gauche – est dégagée.
Caitlin se hissa sur la grande table et s’y installa en tailleur.
— Très bien, dit-elle avec encore une trace de mauvaise humeur dans la voix. Alors, qu’est-ce que c’est qu’un diagramme de Zipf ?
— C’est une méthode pour déterminer s’il y a de l’information dans un signal, même si l’on n’arrive pas à le décrypter, dit Kuroda.
Caitlin fronça les sourcils.
— De l’information ? Dans les automates cellulaires ?
— Ce ne serait pas impossible, répondit Kuroda sur un ton qui laissait penser qu’il avait haussé les épaules.
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