Très bien, fit-elle. Peins-moi, et ensuite Dillon, d’accord ?
Shoshana savait bien qu’elle manipulait le pauvre singe. Bien sûr, il pouvait la peindre quoi qu’elle dise. Au bout d’un moment, Chobo lui fit : Oui oui.
Elle lui tendit la main. Il lui enlaça les doigts et ils retournèrent ensemble au petit pavillon, sous le chaud soleil du matin.
— Chobo va peindre un autre portrait de moi, annonça Shoshana quand ils eurent franchi le seuil.
Marcuse fronça les sourcils. Elle passa à la langue des signes pour que Chobo puisse suivre. Et après, Chobo va peindre Dillon – hein, Chobo, d’accord ?
Chobo haussa les épaules. Peut-être.
— Très bien, fit Shoshana. Tout le monde dehors, s’il vous plaît. Vous savez qu’il n’aime pas peindre en public.
Marcuse ne semblait pas très content de recevoir des ordres d’une subordonnée, mais il suivit Dillon dehors. Shoshana examina une dernière fois la pièce pour s’assurer que les caméras supplémentaires qu’ils avaient installées la veille couvraient bien à la fois Chobo et la toile. Puis elle se dirigea à son tour vers la porte. En sortant, elle jeta un coup d’œil par-dessus son épaule, et fut très étonnée de voir Chobo étirer ses longs bras devant lui, les mains jointes, comme pour s’échauffer.
Et l’artiste se mit au travail.
Ce point spécial ! Comme il est merveilleux, mais également frustrant !
Le flot de données qui s’en dégageait ne suivait pas toujours le même chemin, mais il finissait toujours au même endroit – et j’entrepris donc de l’intercepter juste avant qu’il ne l’atteigne.
Le phénomène des étranges éclairs brillants ne s’était pas répété, et pendant un bon moment, je fus incapable de comprendre quoi que ce soit à ces données qui s’écoulaient du point. Mais maintenant, le flot de données était redevenu un reflet de moi-même. Mais comme c’était bizarre ! Au lieu de la perspective sans cesse changeante à laquelle je m’étais habitué, le flot de données semblait se focaliser pendant une période significative sur une très petite portion de la réalité, et… et il semblait y avoir une distorsion dans l’écoulement du temps. J’essayai de déterminer la signification éventuelle de cette minuscule partie de l’univers, mais c’est alors que le flot de données redevint totalement incompréhensible, une fois de plus.
Après avoir mangé quelques petits biscuits à l’avoine – que sa mère s’était procurés auprès des Mennonites –, Caitlin et le Dr Kuroda redescendirent au sous-sol. Caitlin avait basculé son œilPod en mode simplex pendant leur pause, mais elle le remit en duplex et entreprit d’observer de nouveau le webspace.
— Très bien, dit Kuroda en s’installant dans son fauteuil. Nous avons un arrière-plan du Web constitué d’automates cellulaires – mais que sont exactement ces cellules ? Je veux dire par là que, même s’il s’agit de simples bits d’information, il faut quand même qu’elles viennent de quelque part, non ?
— Des capacités de stockage inutilisées ? proposa Caitlin.
Elle savait que les disques durs stockent les données par blocs de taille fixe. L’ordinateur que son père avait acheté hier avait probablement un disque formaté en NTFS, c’est-à-dire avec des blocs de quatre kilo-octets, et si un fichier ne faisait que trois kilo-octets, le quatrième restait tout simplement inutilisé.
— Non, je ne crois pas, dit Kuroda. Il est impossible de lire ou d’écrire dans ces espaces. Même si les protocoles web pouvaient y accéder sur les serveurs, vous ne verriez pas ces bits d’information clignoter rapidement. Non, c’est forcément autre chose qui se trouve là-bas – dans les tuyaux qui acheminent l’information. (Il réfléchit un instant.) Pourtant, je ne vois rien dans les modèles TCP/IP ou OSI qui puisse produire des automates cellulaires. Je me demande vraiment d’où ils viennent…
— Des paquets de données perdus, dit soudain Caitlin en se redressant sur son fauteuil.
Kuroda eut l’air à la fois intrigué et impressionné.
— C’est possible.
À chaque instant, des centaines de millions de gens utilisent l’Internet, et leurs ordinateurs envoient des tonnes d’informations regroupées dans ce qu’on appelle des paquets de données – l’unité de base des communications sur le Web.
Chaque paquet contient l’adresse de sa destination, qui peut être un serveur hébergeant une page web. Mais le trafic ne va pratiquement jamais directement à la destination finale. En général, cela implique de nombreuses étapes, les informations transitant par des routeurs, des répéteurs et des nœuds d’échange, chacun s’efforçant de rapprocher le paquet de sa destination prévue.
Il arrive que le routage devienne terriblement complexe, surtout quand les paquets sont rejetés par un composant du réseau. Cela peut se produire quand plusieurs paquets arrivent en même temps : un seul est accepté, selon un processus aléatoire, tandis que les autres sont rejetés et invités à retenter leur chance plus tard. Mais certains paquets ne sont jamais acceptés par leur destination finale, tout simplement parce que l’adresse indiquée est invalide, ou que le site visé est saturé, ou inactif. Et ces paquets sont définitivement perdus.
— Des paquets perdus… répéta Kuroda. (Caitlin l’imagina secouant la tête.) Mais ces paquets de données finissent par expirer.
Effectivement, c’était le cas pour la plupart. Caitlin savait que chaque paquet contient un « compteur de sauts », et que ce compteur est décrémenté de un à chaque fois qu’il passe par un relais. Pour éviter d’encombrer l’infrastructure avec des paquets orphelins, quand un routeur reçoit un paquet dont le compteur est à zéro, il l’efface.
— Les paquets perdus sont censés expirer, rectifia Caitlin, mais que se passe-t-il quand un paquet est corrompu, de sorte qu’il n’a plus son compteur de sauts, ou que celui-ci ne peut plus se décrémenter correctement ? J’imagine que ce genre de corruption peut se produire, quand un routeur est défectueux ou un câblage incorrect, ou qu’un logiciel est bogue. Et comme il circule des milliards de milliards de paquets chaque jour, même si un pourcentage infime est corrompu, ça en laisse quand même un nombre énorme qui erre sans fin, vous ne croyez pas ? Surtout quand la destination prévue n’existe pas, soit parce que l’adresse a été corrompue en même temps que le compteur, ou que le serveur est déconnecté du réseau.
— Vous savez beaucoup de choses sur les réseaux, dit Kuroda d’un air impressionné.
— Ha ! À votre avis, qui a installé le réseau dans cette maison ?
— Je pensais que votre père…
— Oh, il se débrouille pas mal maintenant , dit-elle. C’est moi qui lui ai appris. Lui, vous savez, il fait de la physique théorique . C’est tout juste s’il sait se servir du four à micro-ondes.
Le fauteuil de Kuroda grinça.
— Ah…
Caitlin était de plus en plus excitée. Elle sentait qu’elle approchait de quelque chose d’important.
— Bon, fit-elle, toujours est-il qu’il y a probablement quelques… quelques paquets fantômes qui persistent encore un moment alors qu’ils auraient dû normalement disparaître. Et pensez à ce qui s’est passé tout récemment en Chine : une immense partie du Web a été coupée à cause d’histoires de pannes électriques ou je ne sais quoi. D’un seul coup, des milliards de milliards de paquets de données destinés à la Chine n’ont plus eu aucun moyen d’atteindre leur destination. Même si une fraction infinitésimale de ces paquets ont été corrompus, cela a quand même entraîné une augmentation énorme du nombre de paquets fantômes.
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