— Des « paquets fantômes », hein ?
Kuroda avait apporté une tasse de café, et elle l’entendit cogner contre la soucoupe. Il devait en avoir bu une gorgée. Il poursuivit :
— Oui, peut-être. Il est possible qu’un bug système, ou un problème de logiciel dans un routeur, génère ces paquets depuis des années, dans certaines circonstances… et dans la mesure où cela ne gêne pas les utilisateurs, personne ne l’aura jamais remarqué.
Il s’agita dans son fauteuil et poursuivit :
— Mais ces paquets ne sont peut-être pas du tout immortels. Il s’agit peut-être simplement du flux et reflux naturel de paquets perdus qui vont expirer, et tandis qu’ils s’efforcent en vain d’atteindre leur destination, leurs compteurs se décrémentent normalement, et c’est ce décompte qui les fait osciller entre noir et blanc dans votre perception. Chaque paquet peut avoir jusqu’à 256 permutations – c’est le nombre maximum de sauts qu’ils peuvent faire, car le compteur est codé sur un seul octet. Mais cela représente encore un joli nombre d’itérations pour une règle d’automates cellulaires.
Il s’interrompit un instant. Caitlin crut presque l’entendre hausser les épaules.
— Mais cela dépasse largement mon domaine, reprit-il. Je suis un théoricien de l’information, pas des réseaux, et…
Caitlin se mit à rire.
— Qu’y a-t-il ? demanda Kuroda.
— Désolée. Est-ce qu’il vous arrive de regarder Les Simpson ?
— Non, pas vraiment. Mais ma fille aime bien.
— Il y a cet épisode où Homer se retrouve astronaute, et deux journalistes parlent de l’équipage qui va partir en mission spatiale. Le premier dit : « C’est une sacrée brochette. On les a surnommés « Les trois mousquetaires », ha ! ha ! » Et l’autre – c’est Tom Brokaw – précise : « Et il y a effectivement de quoi rire : il y a un mathématicien, une autre sorte de mathématicien, et un statisticien. »
Kuroda éclata de rire, puis il dit :
— En fait, il existe trois sortes de mathématiciens : ceux qui savent compter, et ceux qui ne savent pas.
Ce fut au tour de Caitlin de sourire.
— Mais sérieusement, mademoiselle Caitlin, si vous envisagez une carrière de mathématicien ou d’ingénieur, vous devrez bel et bien vous choisir une spécialité.
Elle prit un ton pince-sans-rire.
— Je vais me concentrer sur le nombre 8 623 721 – je suis sûre que personne ne l’a encore pris.
Kuroda eut de nouveau son petit rire sifflant.
— N’empêche, dit-il, je crois que nous avons besoin d’en discuter avec un spécialiste. Voyons, en Israël, il est… ah, seulement huit heures du soir. On doit pouvoir encore la contacter.
— Qui ça ? Anna ?
— Exactement. Anna Bloom, la cartographe du réseau. Je vais lui envoyer un message pour voir si elle est en ligne. Y a-t-il une webcam sur ce nouvel ordinateur ?
— Mon père n’a sans doute pas pensé que je pourrais en avoir besoin… dit doucement Caitlin.
— Ma foi, il… Ah ! Il est plus optimiste que vous ne le pensez, mademoiselle Caitlin. Il y en a une juste là, posée sur la tour. (Il pianota un instant sur le clavier, puis :) Oui, Anna est bien chez elle, et connectée. Je vais l’appeler pour une webconférence…
— Konnichi wa, Masayuki-san , fit la même voix que Caitlin avait entendue au téléphone, le soir où elle avait vu le Web pour la première fois.
Mais la femme passa aussitôt à l’anglais, sans doute parce qu’elle voyait que Kuroda était en compagnie d’une Occidentale.
— Ah, mais qui est cette ravissante jeune personne ? Le Dr Kuroda sembla légèrement embarrassé.
— C’est Mlle Caitlin.
Bien sûr, Anna ne l’avait pas vue quand elles avaient parlé ensemble. Elle parut surprise.
— Mais où êtes-vous ?
— Au Canada.
— Ah ! Est-ce qu’il neige ?
— Pas encore, répondit Kuroda. On n’est qu’en septembre, après tout.
— Hello, Caitlin, dit Anna.
— Hello, professeur Bloom.
— Tu peux m’appeler Anna. Alors, que puis-je pour vous ?
Kuroda lui récapitula ce qu’ils avaient imaginé jusqu’à présent : des légions de paquets fantômes, flottant à l’arrière-plan du Web et s’organisant à la manière d’automates cellulaires. Il conclut par :
— Alors, qu’en pensez-vous ?
— C’est une idée originale, répondit lentement Anna.
— Est-ce que ça pourrait marcher ? demanda Caitlin.
— Eh bien… oui, pourquoi pas. C’est un scénario darwinien, n’est-ce pas ? Des paquets mutants, qui parviennent à survivre mieux que les autres en rebondissant sans cesse. Mais le Web se développe rapidement, avec de nouveaux serveurs chaque jour, de sorte qu’il ne risque pas d’être saturé par une population de tels paquets fantômes qui s’accroît lentement – ou du moins, il ne l’est manifestement pas encore pour l’instant.
— Et le Web n’a pas de globules blancs pour traquer impitoyablement les cellules inutiles, dit Caitlin. Ces paquets pourraient durer éternellement.
— Oui, fit Anna, c’est plausible. Et j’imagine – note bien que c’est une idée que je tire de mon chapeau, là… – que la somme de contrôle d’un paquet détermine si tu le vois en noir ou blanc : par exemple, il pourrait être noir quand la somme est paire, et blanc quand elle est impaire, ou le contraire. Si le compteur de sauts change à chaque étape sans jamais atteindre zéro, la somme de contrôle change à chaque fois, elle aussi, et c’est ce qui donne cet effet de permutations.
— J’avais bien imaginé quelque chose de ce genre, dit Kuroda, mais j’avoue que je n’avais pas pensé à la somme de contrôle.
— Et en plus, dit Caitlin en s’adressant à Kuroda, vous avez dit que les règles des automates cellulaires peuvent apparaître de façon naturelle, n’est-ce pas ? Comme cet escargot qui s’en sert pour peindre sa coquille ? Alors, peut-être que tout cela est apparu spontanément.
— Peut-être, effectivement, dit Kuroda qui semblait intrigué.
— Hmm, fit Anna, je sens un article qui se prépare…
— Vous aimeriez être mathématicienne plus tard, mademoiselle Caitlin, c’est bien ça ? demanda Kuroda.
Je suis déjà mathématicienne , pensa Caitlin, mais elle se contenta de répondre :
— Oui.
— Que diriez-vous de prendre un peu d’avance sur la concurrence en cosignant vos premières pages avec le professeur Bloom et moi-même ? « De la génération spontanée d’automates cellulaires dans l’infrastructure du World Wide Web. »
Caitlin souriait jusqu’aux oreilles.
— Cool !
— Eh bien, il n’y a plus aucun doute, maintenant, n’est-ce pas ? dit Shoshana en se tournant vers le Dr Marcuse, puis en regardant de nouveau le tableau. C’est bien moi, encore une fois.
Ils s’étaient installés dans le salon du bungalow pour regarder en direct Chobo en train de peindre dans le pavillon. Il y avait quatre écrans alignés sur une paillasse, un par caméra, et Shoshana avait l’impression d’être dans la salle de sécurité de son immeuble. Marcuse hocha sa tête majestueuse.
— Et maintenant, si seulement il voulait bien peindre autre chose que vous… (Un silence.) Vous remarquerez qu’il refait le même profil, le profil gauche. S’il avait fait l’autre, mon idée sur la latéralisation aurait été complètement démolie.
— Ma foi, dit Shoshana, c’est mon meilleur profil… Ce qui réussit à le faire sourire.
— O.K., fit-il. À présent, vous allez pouvoir nous montrer vos talents d’éditrice vidéo.
Shoshana avait un hobby qu’elle ne cherchait pas vraiment à cacher : elle faisait des montages vidéo. Elle prenait des extraits d’émissions de télé qu’elle récupérait sur des sites BitTorrent, et elle les assemblait pour accompagner des chansons à la mode, produisant des petits films musicaux humoristiques ou émouvants qu’elle partageait avec d’autres amateurs passionnés sur le Web. Parmi ses émissions préférées, il y avait la série médicale Docteur House , dont les nombreux dialogues saignants s’intégraient bien aux chansons d’amour, et aussi la plus récente incarnation de Docteur Who . Marcuse l’avait surprise en train d’y travailler à l’heure du déjeuner, sur le superbe Mac que l’Institut avait reçu.
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