Elle entendit son fauteuil grincer. Il poursuivit :
— Je me souviens de la première fois que j’ai vu les automates cellulaires de Conway, dans son « jeu de la vie ». J’étais jeune étudiant à l’époque. Ce qui est fascinant dans cette histoire, c’est que ce sont des représentations de données que l’observateur interprète comme des structures spéciales. Par exemple, ces formes en L, qu’on appelle des « vaisseaux spatiaux », des formes qui conservent leur cohésion et qui volent à travers la grille. Eh bien, ces vaisseaux n’ont pas d’existence réelle, rien ne bouge vraiment et le vaisseau que vous voyez à droite de la grille est complètement différent dans sa composition de celui que vous avez vu à gauche au départ. Et pourtant, nous considérons que c’est le même.
— Mais à quoi servent-ils ?
— Vous voulez dire, à part épater les étudiants ?
— Oui, c’est ça.
— Ma foi, dans la nature…
— On en trouve dans la nature ?
— Oui, en bien des endroits. Tenez, il existe une espèce d’escargot dont la coquille comporte des motifs qui suivent strictement les règles des automates cellulaires.
— Non, vraiment ?
— Oui. Il possède des petits excréteurs qui crachent ou non le pigment en fonction du comportement des excréteurs voisins.
— C’est cool !
— Oui, comme vous dites. Mais ce qui est vraiment « cool », c’est qu’il y a des automates cellulaires dans le cerveau.
— Non, vraiment ? répéta-t-elle.
— En fait, on en trouve dans toutes sortes de types de cellules, mais on les a particulièrement étudiés dans le tissu nerveux. Les cytosquelettes des cellules – leur échafaudage interne – sont constitués de longs filaments appelés des microtubules, et chaque composant d’une microtubule, une protéine qu’on appelle la tubuline dimère, peut se présenter sous deux états distincts. Et ces états passent par des permutations comme s’il s’agissait d’automates cellulaires.
— Mais pourquoi ça fonctionne comme ça ?
— On n’en sait rien. Mais il y a des gens, dont en particulier… ah, mais votre père le connaît peut-être ? Roger Penrose ? C’est un physicien célèbre, lui aussi, et avec son collègue Hameroff, il pense que ces automates cellulaires sont la véritable cause de la conscience de soi.
— Génial ! Mais pourquoi ?
— Eh bien, Hameroff est un anesthésiologiste, et il a montré que lorsque des gens sont endormis pour une opération, leurs tubulines dimères basculent dans un état neutre – au lieu que certaines soient noires, disons, et d’autres blanches, toutes deviennent grises. Et là, la conscience s’efface. Quand les tubulines recommencent à se comporter comme des automates cellulaires, la conscience revient.
Caitlin se dit qu’il faudrait qu’elle fasse des recherches là-dessus dans Google.
— Mais si l’escargot a ses petits robinets à pigment, et le cerveau ses machins choses, là…
— Des tubulines dimères, précisa Kuroda.
— Bon, admettons que ces tubulines dimères clignotent dans le cerveau. Mais alors, qu’est-ce qui clignote dans l’arrière-plan du webspace ?
Elle imagina Kuroda haussant les épaules. Cela semblait aller naturellement avec le ton de sa voix.
— Des bits d’information, j’imagine. Par définition, ils ont la valeur zéro ou un, éteint ou allumé, blanc ou noir, selon la façon dont on veut considérer les choses. Et vous, vous les visualisez peut-être comme des carrés de deux couleurs différentes, juste à la limite de votre résolution mentale.
— Mais, hem, le Web est censé véhiculer les données sans les modifier, dit-elle. Quand un navigateur appelle une page web, une copie exacte est envoyée par le serveur où est hébergée la page. Il ne devrait pas y avoir de données qui changent.
— Non, dit Kuroda. C’est très mystérieux.
Ils restèrent assis en silence quelque temps, plongés dans leurs réflexions, jusqu’à ce que Caitlin entende le bruit de pas caractéristique de sa mère, suivi de :
— Hé, vous deux, que diriez-vous de manger un petit quelque chose ?
Le fauteuil de Kuroda grinça tandis qu’il se levait.
— Je réfléchis beaucoup mieux quand j’ai l’estomac plein, dit-il.
Vous devez réfléchir tout le temps… songea Caitlin, et elle sourit tandis qu’ils remontaient l’escalier.
Dès que Shoshana arriva à l’Institut Marcuse ce samedi matin, Dillon, Silverback et elle se rendirent sur l’île. Chobo était dans le pavillon, adossé à l’un des montants en bois qui en formaient la structure.
Hello, Chobo, fit Marcuse quand ils furent tous à l’intérieur. Avec ses gros doigts boudinés, il avait quelques difficultés à faire certains signes.
Hello, professeur , répondit Chobo. Marcuse était le seul à exiger du singe qu’il utilise un titre honorifique plutôt que son prénom. Mais ce n’était rien à côté de William Lemmon, le grand directeur des études menées par Roger Fout avec Washoe dans les années 70. Lemmon exigeait de Washoe et des autres singes qu’ils lui baisent l’anneau qu’il portait au doigt quand il venait, comme s’il était le pape des singes.
Tableau de Shoshana bon , fit Marcuse.
Chobo montra les dents dans un large sourire. Chobo peindre ! Chobo peindre !
Oui. Maintenant, veux-tu peindre… Ses grosses mains s’immobilisèrent, et Shoshana se demanda s’il avait décidé qu’il ne voulait pas se voir caricaturer par un singe. Au bout d’un instant, il reprit les signes : Dillon ?
Chobo leva les yeux d’un air songeur vers le jeune étudiant à la barbiche blonde. Celui-ci portait un T-shirt et un pantalon noirs, et Shoshana espérait que ce n’étaient pas les mêmes que la veille…
Peut-être… peut-être… fit Chobo.
Dillon sembla surpris du rôle qu’on venait de lui attribuer, mais il alla s’asseoir sur l’un des deux tabourets et prit la pose. On aurait dit Le Penseur de Rodin. Shoshana sourit devant ce spectacle.
Mais Chobo leva les bras au ciel en poussant un petit cri plaintif, puis il sortit du pavillon en courant à quatre pattes. Shoshana interrogea Marcuse du regard. Celui-ci acquiesça et elle sortit à son tour pour aller voir le singe, qui se tenait maintenant accroupi derrière la statue du Législateur.
Qu’est-ce qui ne va pas ? demanda-t-elle. Elle se baissa et prit Chobo dans ses bras. Qu’est-ce qui ne va pas ?
Chobo jeta un coup d’œil vers le pavillon, puis se tourna vers Shoshana. Pas de gens. Pas regarder, fit-il. Peu de choses étaient susceptibles de l’embarrasser. En fait, il avait fallu beaucoup d’efforts pour le convaincre de ne pas se masturber ni déféquer devant les visiteurs importants. Mais lorsqu’il s’agissait de son art, il se sentait mal à l’aise, du moins pendant qu’il peignait.
Si nous partir, toi peindre Dillon ?
Un petit silence, et Chobo répondit finalement : Peindre Shoshana.
Encore ? Pourquoi ?
Shoshana jolie.
Elle se sentit rougir.
Shoshana avoir queue-de-cheval, ajouta Chobo.
Elle avait conscience que ce serait mieux si on pouvait lui faire peindre quelqu’un d’autre. Sinon, les sceptiques diraient que le singe était tombé par hasard sur une combinaison de formes que Marcuse et compagnie avaient arbitrairement considérée comme représentant Shoshana, et qu’il reproduisait simplement ces formes à la demande pour obtenir une récompense – ce qui n’était pas très différent d’une bonne partie des dessinateurs humoristiques, songea Shoshana : l’auteur de The Family Circus semblait avoir un répertoire limité à sept ou huit dessins de base.
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