— Oui, Caitlin ? fit-il.
— Il s’est passé quelque chose d’analogue en août 1986, dit-elle. (Elle l’avait trouvé sur Google la veille.) Il y a eu une éruption de dioxyde de carbone dans le lac Nyos, au Cameroun, qui a tué mille sept cents personnes.
— C’est bien ça, dit Mike – Mr Struys ! Donc, aujourd’hui, nous allons faire une expérience sur l’absorption du dioxyde de carbone. Pour cela, il va nous falloir d’abord un indicateur de pH…
La soirée de rencontres parents-enseignants était programmée pour bientôt. Caitlin avait hâte que sa mère puisse lui dire à quoi ressemblaient réellement ses professeurs. Les descriptions que lui en faisait Bashira étaient très drôles, mais elle n’était pas vraiment sûre qu’elles soient exactes. Sa mère intimidait toujours un peu les professeurs. Caitlin se souvenait encore d’un prof à Austin qui avait dit que c’était la seule personne qui lui ait jamais demandé quelle était sa « théorie pédagogique ».
Caitlin et Bashira se mirent au travail. Malheureusement, Caitlin ne pouvait pas être d’une très grande utilité, car l’expérience nécessitait de noter l’éventuel changement de couleur d’un liquide. Elle commença à s’ennuyer, et aussi à s’apitoyer sur elle-même parce qu’elle était incapable de voir les couleurs. Le lycée ne possédait pas de points d’accès Wi-Fi en propre, mais il était couvert par le service gratuit fourni par la ville – Caitlin l’avait découvert le soir du bal. Et bon, allez, pourquoi pas… Elle mit la main dans sa poche et bascula son œilPod en mode duplex.
Mais…
Ah, zut !
Pas de webvision ! L’œilPod avait bien émis le petit bip aigu habituel, mais elle ne recevait rien du tout. Elle regarda à droite et à gauche, ferma les yeux et les rouvrit, mais cela ne fit aucune différence. Le flux de Jagster était coupé !
Pas de panique, ma fille … Elle respira un grand coup. C’était peut-être la batterie de l’œilPod qui était un peu faible, ou un problème de connexion locale. Elle se mit à compter mentalement jusqu’à soixante, histoire de lui donner une chance de se rétablir, mais… rien du tout. Ah, bon sang !
Terriblement inquiète, elle appuya de nouveau sur le sélecteur pour repasser en mode simplex, et…
Mais qu’est-ce que… ?
Elle vit des lignes qui se croisaient dans son champ de vision, mais…
Mais c’était impossible, puisqu’elle ne recevait pas les données de Jagster. Et puis ces lignes n’étaient pas lumineuses ni colorées. Elle tendit la main vers l’une d’elles, et…
— Fais attention ! dit Bashira. Tu as failli renverser le support de la cornue.
— Désolée, fit Caitlin.
Mais elle essaya quand même de toucher cette ligne, et…
Et ce n’était pas une ligne. C’était un bord… le bord de la paillasse qu’elle partageait avec Bashira. Elle y passa la main, et elle vit quelque chose qui bougeait en même temps.
Ah, mais oui ! C’était certainement sa main, la première partie de son corps qu’elle ait jamais vue ! Elle ne pouvait distinguer aucun détail, juste une masse informe. Mais quand elle bougea sa main vers la gauche, l’objet se déplaça à gauche, et quand elle ramena sa main en arrière, il fit de même.
— Cait, dit Bashira, quelque chose ne va pas ?
Elle ouvrit la bouche pour répondre, mais les mots ne vinrent pas. Une autre ligne était en contact avec celle qu’elle voyait. Elle n’aurait sans doute eu aucune idée de ce que ça pouvait être si elle n’avait pas déjà acquis une certaine expérience grâce à ses interactions avec le webspace. Mais son père avait dit que le cerveau possédait des neurones spécialisés dans la détection des bords, et elle se dit que cette autre ligne qui formait un angle avec la première devait être le rebord perpendiculaire de la paillasse, le plus court. Elle voulut passer la main dessus, et – zut ! – renversa un tube à essai. Elle l’entendit se briser par terre.
— Faites attention, les enfants ! lança Mr Struys du fond de la salle. Ah, c’est toi, Caitlin… ah, hem…
Elle entendit un bruit de verre. Bashira était sans doute en train de ramasser les débris.
— Désolée, dit Caitlin.
Ou du moins c’était ce qu’elle avait voulu dire, mais sa voix ne fut qu’un murmure presque inaudible. Elle avait la gorge sèche. Elle posa les mains sur les bords de la paillasse pour ne pas tomber.
Des bruits de pas. Mr Struys s’approchait.
— Caitlin, tu te sens bien ?
Elle tourna le visage vers lui, comme sa mère le lui avait appris, et… et…
— Ah, mon Dieu !
— Pas tout à fait, dit Mr Struys (et elle vit bouger ce qui devait être sa bouche, elle vit son visage). Mais c’est vrai que je suis quand même directeur adjoint du département…
Caitlin tendit la main vers lui, et elle entra en contact avec sa… sa poitrine, ça devait être ça.
— Oh, pardon ! dit-elle.
Il la prit par le bras comme pour l’empêcher de tomber de son tabouret.
— Caitlin, tu es sûre que ça va ?
— Je vous vois, dit-elle si doucement que Mr Struys répondit : « Comment ? »
— Je vous vois, répéta-t-elle d’une voix plus forte. (Elle tourna la tête vers la droite et vit une forme brillante.) Qu’est-ce que c’est que ça ? demanda-t-elle.
— C’est la fenêtre, dit Mr Struys d’une voix étouffée.
— Cait, tu arrives vraiment à voir ? demanda Bashira. Caitlin se tourna vers la source de la voix, et elle vit son amie. Tout ce qu’elle pouvait en dire pour l’instant était que sa peau était plus… plus foncée , d’après ce qu’elle avait lu, que celle de Mr Struys ou que la sienne, qu’elle avait pu voir sur sa main, et…
Brune ! BelleBrune4 ! Maintenant, elle connaissait une autre couleur – et elle était magnifique .
— Oui, dit-elle doucement, oh oui…
— Caitlin, demanda Mr Struys, tu vois combien de doigts, là ?
On ne devient pas professeur de chimie sans avoir une prédilection pour la démarche expérimentale, mais Caitlin n’arrivait même pas à distinguer sa main.
— Je ne sais pas, dit-elle. Tout est brouillé, mais je vous vois, et je vois Bashira, et la fenêtre, et ce bureau, et, oh mon Dieu, c’est merveilleux !
Il régnait un profond silence dans la classe, à part le bruit de… de quoi ? Peut-être de l’horloge électrique ? Caitlin se doutait que tous les élèves devaient la regarder – sans doute bouche bée pour la plupart, mais c’était un niveau de détail qu’elle ne pouvait pas voir.
Elle perçut un mouvement – était-ce Mr Struys qui bougeait son bras ? Puis elle entendit des notes électroniques, comme un téléphone portable qu’on allume.
— Je crois que nous devrions appeler tes parents, dit-il. Quel est leur numéro ?
Elle le lui indiqua, et elle l’entendit appuyer sur les touches. Il y eut un faible bruit de sonnerie, et il lui mit le combiné dans la main.
À la troisième sonnerie, sa mère décrocha :
— Allô ?
— C’est Caitlin.
— Qu’y a-t-il, ma chérie ?
— Je vois, dit-elle simplement.
— Oh, ma puce, dit sa mère suffisamment fort pour que Mr Struys et Bashira l’entendent, et peut-être d’autres élèves aussi… ! Oh, ma chérie !
— J’arrive à voir, reprit Caitlin, même si ce n’est pas très clair. Mais tout est tellement complexe, tellement vivant !
Elle entendit un bruit et se retourna. Une des filles derrière elle était en train de… quoi ? De pleurer ?
— Oh, Caitlin ! (Elle reconnut la voix de Pâquerette.) C’est merveilleux !
Caitlin souriait jusqu’aux oreilles – et elle se rendit compte que Pâquerette aussi ! Elle distinguait une large bande horizontale blanche (une des couleurs dont elle était sûre) en travers de son visage. Et les cheveux de Pâquerette ! Bashira lui avait dit qu’ils étaient blond platine, et le platine, c’était une bonne couleur à connaître en classe de chimie !
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