Tandis qu’elles attendaient au feu, le regard de Caitlin fut attiré (une expression qu’elle comprenait enfin) par de petites taches dans le ciel.
— Qu’est-ce que c’est que ça ? demanda-t-elle.
— Ce sont des oies sauvages, dit sa mère. Elles migrent vers le sud pour l’hiver.
Caitlin fut ébahie. Si les oies avaient poussé des cris, elle aurait su qu’elles étaient là malgré sa cécité, mais elles étaient absolument silencieuses, et se déplaçaient en formant un… un…
Elle crispa le poing de frustration. Cette formation de vol… elle aurait dû savoir son nom, mais…
— Et voilà, dit sa mère. Le feu est vert, et ça veut dire : allons-y !
Caitlin s’était habituée aux droites et aux points clairement définis qu’elle voyait dans le webspace, mais le monde réel était plus diffus, plus estompé . C’était peut-être parce que l’œilPod, après avoir traité les transmissions incorrectes de sa rétine, ne renvoyait à son implant qu’un flot de données à basse résolution. Il faudrait qu’elle demande au Dr Kuroda d’augmenter la bande passante.
Mais même avec sa vue brouillée, elle fut étonnée de voir sa maison de l’extérieur. On lui avait offert une maison de poupée quand elle était petite, et elle avait cru que toutes les maisons possédaient le même genre de symétrie simple. Mais celle-ci avait une forme compliquée, avec toutes sortes d’angles et d’élévations, et elle était en brique marron – elle avait cru que toutes les briques étaient rouges. Quand elles furent à l’intérieur, Schrödinger descendit l’escalier pour les accueillir. Caitlin fut sidérée : elle connaissait pratiquement chaque centimètre carré de la fourrure de son chat, mais elle n’avait jamais imaginé qu’elle puisse être de trois couleurs différentes ! Elle le prit dans ses bras, et il la regarda. Ses yeux étaient stupéfiants .
— Je crois qu’on devrait téléphoner à Papa, dit-elle.
— J’ai déjà essayé – aussitôt après que tu as raccroché. Mais je n’ai pas pu le joindre. De toute façon, Masayuki a emprunté sa voiture. J’ai conduit moi-même ton père à l’Institut ce matin, et il faudrait que j’aille le rechercher.
Caitlin avait très envie de voir son père, mais le trajet en voiture avait été presque incompréhensible et lui avait donné le tournis… et le soleil était tellement lumineux ! Elle voulait maintenant pouvoir regarder des objets qu’elle avait déjà touchés afin de prendre ses repères, et elle ne voulait pas rester seule.
— Non, dit-elle, attendons encore un peu. (Elle regarda le salon autour d’elle tout en caressant Schrödinger.) Cette fenêtre n’est vraiment pas très brillante, fit-elle remarquer.
Sa mère dit d’une voix très douce :
— C’est un tableau, ma chérie.
— Ah…
Elle avait tellement de choses à apprendre…
— Alors, qu’est-ce que tu aimerais voir ?
— Tout.
— Bon, eh bien, si on commençait par ta chambre ?
— Ça me semble une excellente idée, dit Caitlin. Elle suivit sa mère jusqu’à l’escalier. Elle avait déjà eu l’occasion de monter ces marches des centaines de fois, mais elle se surprit à les compter comme si elle les découvrait.
— Wouah … fit Caitlin. (C’était absolument incroyable de percevoir d’une façon totalement différente une pièce qu’elle pensait connaître.) Dis-moi le nom des couleurs.
— Eh bien, les murs sont bleus – ce qu’on appelle du bleu pervenche. (Sa mère avait l’air embarrassée.) Les propriétaires précédents avaient un fils, c’était sa chambre, et on a pensé que…
Caitlin sourit.
— C’est très bien comme ça, dit-elle. De toute façon, je suis sûre que je vais détester le rose. Au fait, c’est comment, le rose ?
Elle vit sa mère tourner la tête à droite et à gauche, à la recherche d’un exemple, puis prendre un objet sur une… une étagère, très certainement, et le lui rapporter. Caitlin n’avait aucune idée de ce que c’était, et sa mère dut lire son incompréhension sur son visage, car elle lui dit :
— Tiens, je vais te donner un indice.
Elle fit quelque chose à l’objet, et… « Ah, les maths, qu’est-ce que c’est dur ! » Caitlin éclata de rire.
— Barbie !
— Elle porte un joli haut rose.
— Montre-moi d’autres couleurs.
— Ton blue-jean est bleu, bien sûr. Et ton T-shirt est jaune – et un peu trop décolleté, jeune fille.
Elles firent le tour de la chambre et Caitlin prit toutes sortes d’objets – un zèbre en peluche qui lui faisait mal aux yeux, le pot en verre rempli de pièces de monnaie, le petit trophée qu’elle avait gagné dans un concours de rédaction au Texas…
Et en entendant les noms des couleurs, elle finit par poser la question :
— Alors, les draps de mon lit sont blancs, c’est ça ?
— Oui, dit sa mère.
— Et la plaque de l’interrupteur aussi ?
— Oui.
— Et les stores aussi sont blancs ?
— Oui.
— Mais alors… (Elle tendit les mains et les examina.) Ce n’est pas du tout ma couleur de peau.
Sa mère éclata de rire.
— Ah, non, c’est vrai ! Tu vois, nous disons que nous sommes blancs, mais en réalité, nous sommes plutôt rose pâle avec une petite touche de jaune, tu ne trouves pas ?
Caitlin regarda de nouveau ses mains. L’idée de mélanger des couleurs était encore toute nouvelle pour elle, mais oui, sa mère avait raison : rose pâle avec un peu de jaune.
— Et les gens qui sont noirs ? Je n’en ai pas vu à l’école, et…
— En fait, ils ne sont pas vraiment noirs non plus, dit sa mère. Ils sont bruns.
— Ah oui, il y a des tas de gens bruns au lycée, comme Bashira.
— Oui, c’est vrai, elle a la peau foncée, mais nous ne dirions pas qu’elle est noire. Aux États-Unis, en tout cas, on n’utilise ce terme que pour les gens dont les ancêtres venaient d’Afrique ou des Caraïbes. Bashira, elle, est née au Pakistan, je crois ?
— Oui, dit Caitlin, à Lahore. J’imagine que je ne devrais même pas demander si les Indiens ont vraiment la peau rouge ?
Sa mère rit à nouveau.
— Non, il vaut mieux pas. Et ici, au Canada, on les appelle plutôt les « Premières Nations », ou les « aborigènes », je crois. (Sa mère fit quelques pas et lui dit :) Et là, bien sûr, c’est ton ordinateur.
Caitlin le regarda avec étonnement : à gauche, ce devait être le moniteur, et là, le clavier et son afficheur braille, et par terre, près du bureau, l’unité centrale, et… Et une idée lui vint soudain : elle avait vu le Web, bien sûr, mais maintenant, elle voulait le voir vraiment !
— Montre-moi, dit-elle.
— Que veux-tu dire ?
— Montre-moi à quoi ressemble le Web. Sa mère secoua légèrement la tête.
— Ah, c’est bien ma Caitlin, ça… (Elle tendit le bras et alluma l’écran.) Bon, voici ton navigateur, et là, c’est Google.
Caitlin s’installa dans son fauteuil et se pencha tout près de l’écran pour essayer de distinguer les détails.
— Où ça ? dit-elle.
Sa mère posa un doigt sur l’écran.
— Là, c’est le logo de Google.
— Oh ! Quelles jolies couleurs !
— Et c’est là que tu tapes les mots pour tes recherches. Voyons, qu’est-ce qu’on pourrait mettre… tiens, l’endroit où ton père travaille.
Caitlin s’écarta pour laisser sa mère se servir du clavier et y taper sans doute : « Perimeter Institute. »
Un écran apparut, blanc avec du texte bleu et noir, et – ah, sa mère déplaçait la souris. L’affichage se modifia.
— Bon, dit sa mère. Voici la page d’accueil du PI. Caitlin essaya vainement de déchiffrer le texte.
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