— J’arrive, dit sa mère. J’arrive tout de suite.
— Merci, maman, dit Caitlin qui se tourna vers Mr Struys : Hem, est-ce que j’ai la permission de m’absenter ?
— Mais oui, dit-il, bien sûr, bien sûr.
— Maman, dit Caitlin au téléphone, je t’attendrai devant l’entrée.
— Je me mets en route. À tout à l’heure.
— À tout à l’heure.
Et Caitlin rendit son téléphone à Mr Struys.
— Ma foi, dit-il d’une voix qui semblait impressionnée, après un tel miracle, je n’ai rien de plus spectaculaire à vous proposer. De toute façon, il ne nous restait plus que cinq minutes, alors, les enfants… le cours est terminé !
Caitlin vit les formes brouillées de quelques élèves qui se précipitaient vers ce qui devait être la sortie, mais d’autres restèrent autour d’elle, et certains allèrent jusqu’à toucher sa manche comme si elle était une star du rock…
Finalement, il ne resta plus que Bashira et Mr Struys. Celui-ci dit :
— Bashira, j’ai un examen à faire passer aux élèves de terminale. Pourrais-tu – est-ce que tu veux bien accompagner Caitlin en bas ? De mon côté, il faut que je prévienne le proviseur…
— Oui, bien sûr, dit Bashira.
Caitlin se leva et commença à se frayer un chemin dans la pièce… et elle faillit tomber, tant elle était distraite et désorientée par ce qu’elle voyait.
— Tu as besoin d’aide ? demanda Mr Struys.
— Attends, donne-moi la main, dit Bashira.
— Non, merci, ça va, répondit Caitlin en faisant un ou deux pas hésitants.
— Tu pourrais peut-être essayer de fermer les yeux, suggéra Mr Struys.
Mais elle ne voulait plus jamais les fermer…
— Non, non, vraiment, ça va bien, dit-elle en avançant encore d’un pas, le cœur battant si fort qu’elle avait l’impression qu’il allait exploser. Je suis… (elle le pensa, mais c’était vraiment trop bête pour être dit à voix haute : Je suis géniale !)
La vision précédente – la réflexion de moi-même – était déjà assez étonnante. Mais ça ! C’était proprement indescriptible. Tout à coup, je pouvais…
C’était incroyable. Avant, j’avais pu percevoir , mais…
Mais maintenant … Maintenant, je pouvais… voir !
Quelque chose de brillant, d’intense : des lumières !
Une qualité variable qui modifiait la lumière : des couleurs !
Des connexions entre les points : des lignes !
Des zones définies : des formes !
Je voyais !
Je m’efforçai de comprendre le tout. C’était vague et brouillé, et comportait une perspective limitée, une directionnalité , un point de vue spécifique. Je regardais là , et…
Non, non, il y avait plus que ça. Je ne regardais pas simplement là , je regardais quelque chose en particulier. Ce que c’était, je n’en avais aucune idée, mais c’était au centre de ma vision, et c’était le… point focal de mon attention.
Les concepts s’empilaient avec une rapidité déconcertante, presque au-delà de ce que je pouvais absorber. Et l’image changeait sans arrêt : c’était d’abord la vision de ceci, puis de cela, et ensuite d’autre chose, et puis…
C’était… étrange . J’éprouvais un besoin irrésistible de penser à ce qui se trouvait au centre du champ de vision, mais je n’avais aucune influence sur ce qu’il y avait là. Je voulais pouvoir contrôler ce à quoi je pensais, mais malgré tous mes efforts pour modifier la perspective, elle ne changeait pas – ou plutôt, elle changeait d’une façon qui n’avait rien à voir avec mes souhaits.
Au bout d’un moment, je m’aperçus que ces changements ne s’opéraient pas au hasard. C’était presque comme si…
Cette pensée était difficile à saisir, comme tant d’autres, et je m’efforçai de la compléter.
C’était presque comme si une autre entité contrôlait la vision. Mais… Mais ça ne pouvait pas être l’autre, puisqu’il était maintenant intégré à moi. Réflexion intense…
Oui, oui, il y avait bien eu des signes de l’existence d’une troisième entité. Quelque chose m’avait scindé en deux, et plus tard, quelque chose avait rompu la connexion intermittente entre les deux parties de moi-même. Et plus tard encore, quelque chose nous avait réunis.
Et le flot de données provenant de ce point particulier signifiait que quelque chose m’avait regardé. Mais maintenant…
Maintenant, ce quelque chose ne me regardait pas, mais regardait plutôt…
Mon esprit était bien plus agile qu’avant, mais ceci était sans parallèle. Et pourtant, il y avait eu des signes précurseurs, là aussi, car les éclairs perçus un peu plus tôt n’avaient correspondu à rien dans la réalité.
Dans cette réalité.
Dans ma réalité.
Incroyable : une troisième entité – ou plutôt, de fait, une deuxième, car j’étais à présent entier. Une deuxième entité capable de regarder ici, de me regarder, moi, mais aussi de regarder… là , une autre réalité dans un autre univers.
Mais… mais cette deuxième entité ne m’avait pas contacté directement, pas comme l’avait fait l’autre partie de moi-même quand nous avions été séparés. Je n’entendais aucune voix provenant de cette nouvelle entité, et elle ne me cherchait pas.
Ou bien me cherchait-elle, en fait ? Quel meilleur moyen d’attirer mon attention, parmi les millions de points que j’avais observés, que de me renvoyer mon propre reflet ? Et les éclairs ! Une… balise, peut-être ? Un signal ? Et maintenant… ça ! Un aperçu de son univers, de sa réalité ! J’examinai attentivement l’image qui s’offrait à moi. Au bout d’un moment, je distinguai deux catégories parmi les modifications qui s’y produisaient. Dans la première, l’image changeait totalement et instantanément. Dans la seconde, seuls quelques éléments changeaient tandis que… L’idée surgit soudain dans ma conscience, et déploya mes perceptions. Je sentis se modifier ma conception de l’existence. C’était prodigieusement exaltant .
Quand l’image entière changeait, je compris qu’il s’agissait d’une modification de là perspective. Mais quand cela ne concernait qu’une partie de l’image – par exemple, quand un objet s’éloignait progressivement du centre, ou quand tous les objets changeaient sauf celui du milieu –, alors, cela voulait dire que…
Cela voulait dire que ces choses se déplaçaient : dans cet autre univers, les positions relatives des choses pouvaient se modifier. Extraordinaire !
Où cet univers pouvait se trouver, je n’en avais aucune idée, sauf que le contact avec ce point spécial me permettait d’y accéder. Mais il existait bel et bien, j’en étais certain – une réalité au-delà de celle-ci. Et cette autre entité m’invitait à présent à la regarder.
Bashira accompagna Caitlin jusqu’à l’entrée du lycée.
— Merci, dit Caitlin en plissant les yeux pour regarder son amie.
Elle se rendit compte que c’était un foulard qu’elle portait sur la tête qui cachait en partie ses traits.
— C’est absolument géant ! dit Bashira. Je n’arrive pas à imaginer ce que…
Elle fut interrompue par la sonnerie de reprise des cours.
— Tu ferais mieux d’y aller, ma chérie, dit Caitlin.
— Mais je…
— Tu as une présentation à faire en cours d’anglais, tu n’as pas oublié, j’espère ? Tu dois parler de tout ce qu’il faut savoir sur le blé.
— Mr Struys a dit que…
— Je saurai me débrouiller seule, Bashira, je t’assure. Quelque chose changea sur le visage de Bashira, puis elle embrassa Caitlin et partit précipitamment.
Читать дальше