Mais cela représentait trop de paperasse pour un seul homme. Ardmore découvrit que Jeff Thomas, l’aide-cuisinier, savait taper à la machine et était doué pour le calcul, et réussit à le convaincre de s’en occuper. Graham se plaignit du surcroît de travail occasionné, mais Ardmore estima que ça lui ferait du bien, qu’il fallait être aiguillonné pour avancer. Ardmore voulait que tous ses subordonnés soient épuisés chaque soir au moment de se coucher.
L’utilité de Thomas était double, car Ardmore, nerveux de nature, avait besoin de quelqu’un à qui parler. Thomas se révéla intelligent et doté d’une vraie qualité d’écoute, et Ardmore se prit à lui parler de plus en plus librement. Il était certes incongru qu’un commandant en chef se confie à un simple soldat, mais Ardmore sentait, d’instinct, que Thomas n’abuserait pas de sa confiance, et il avait besoin de cette détente.
Ce fut Calhoun qui obligea Ardmore à abandonner ses occupations routinières pour porter son attention vers des questions plus difficiles. Le colonel était venu lui demander la permission d’activer l’appareil de Ledbetter, que les trois savants avaient modifié pour répondre à leurs hypothèses, mais il ajouta une question plutôt embarrassante :
— Major Ardmore, pouvez-vous me donner une idée de la façon dont vous comptez utiliser “l’effet Ledbetter” ?
Ardmore l’ignorait, il préféra donc répondre par une autre question :
— Êtes-vous suffisamment près du but pour que cette question soit urgente ? Si c’est le cas, pourriez-vous me résumer vos dernières avancées ?
— Cela me sera difficile, répliqua Calhoun d’un air pontifiant et légèrement supérieur, puisque je n’ai pas le loisir d’utiliser le langage mathématique, qui doit nécessairement être employé pour exprimer ce type de concepts…
— Voyons, colonel, l’interrompit Ardmore, plus irrité qu’il ne voulait l’admettre et gêné par la présence du deuxième classe Thomas. Soit vous savez tuer un homme avec votre appareil, soit vous ne savez pas ; soit vous pouvez spécifier qui vous allez tuer, soit vous ne pouvez pas.
— C’est une simplification outrancière, contesta Calhoun. Cela dit, nos modifications nous permettront probablement de diriger l’effet. Les recherches du docteur Brooks l’ont amené à présupposer une relation asymétrique entre la force mise en action et la vie organique à laquelle on l’applique, si bien que la forme de cette dernière détermine à la fois l’effet causé et les caractéristiques intrinsèques de la force elle-même. Autrement dit, l’effet est fonction de tous les facteurs en cause, que ce soit la forme de vie visée, la force elle-même…
— Ne nous emballons pas, colonel ! Qu’est-ce que cela signifie en tant qu’arme ?
— Cela signifie que vous pouvez diriger cette force sur deux hommes et décider lequel des deux elle devra tuer… à condition de savoir vous en servir, répondit Calhoun avec humeur. Ou, du moins, c’est ce que nous pensons. Wilkie se porte volontaire pour actionner l’appareil, avec des souris comme objectif.
Ardmore leur accorda la permission d’effectuer cette expérience, à condition que toutes les mesures et précautions nécessaires soient prises. Dès que Calhoun fut parti, le major se remit à réfléchir à ce qu’il ferait de cette arme… si elle marchait réellement. Or pour décider de la marche à suivre, il lui fallait des données dont il ne disposait pas. Ce foutu service d’espionnage était indispensable ! Il fallait absolument qu’il sache ce qui se passait dehors !
Impossible de compter sur les scientifiques, bien entendu, ni sur Scheer, dont ils avaient besoin. Graham ? Non. C’était un bon cuisinier, mais il était nerveux, irritable, instable… Bref, le dernier homme à choisir pour une mission dangereuse. Il ne restait donc que lui-même. Il avait été entraîné pour ce genre d’activités ; ce serait donc lui qui partirait.
— Mais vous ne pouvez pas faire ça, major, dit Thomas.
— Hein ? Qu’est-ce qu’il y a ?
Ardmore avait machinalement exprimé ses pensées à haute voix, comme il en avait pris l’habitude lorsqu’il était seul ou juste avec Thomas, dont la façon d’être poussait Ardmore à tester ses idées sur lui.
— Vous ne pouvez pas abandonner le commandement, major. Non seulement parce que c’est contraire au règlement, mais aussi, si vous me permettez d’exprimer mon opinion, parce que tout ce que vous avez accompli s’effondrera aussitôt.
— Pourquoi donc ? Je ne serai absent que quelques jours.
— On pourrait peut-être tenir quelques jours… Mais je n’en suis pas certain. Qui commanderait en votre absence ?
— Le colonel Calhoun, bien entendu.
— Bien entendu !
Haussant les sourcils, Thomas exprima par sa mine une opinion que la discipline militaire ne lui permettait pas d’énoncer à haute voix. Ardmore savait qu’il avait raison. Il était le premier à penser que, sorti de sa spécialité, Calhoun n’était qu’un vieux fou suffisant, susceptible et vaniteux. Ardmore avait déjà dû intervenir pour réparer les dégâts provoqués par l’arrogance de Calhoun. Scheer ne continuait à travailler pour le colonel que parce qu’Ardmore l’avait calmé en faisant appel à son très grand sens du devoir.
Cette situation lui rappelait la période où il était attaché de presse pour une célèbre évangéliste. Il avait été engagé en tant que directeur des relations publiques, mais il avait passé les deux tiers de son temps à tenter de résoudre les imbroglios provoqués par le mauvais caractère de cette sainte harpie.
— Mais comment pouvez-vous être certain de revenir dans quelques jours ? insista Thomas. C’est une mission extrêmement dangereuse et, si vous êtes tué, personne ici n’est capable de vous remplacer.
— Non, là je vous arrête, Thomas. Aucun homme n’est irremplaçable.
— L’heure n’est pas à la fausse modestie, major. C’est peut-être vrai en règle générale, mais vous savez bien que, dans le cas présent, c’est faux. Nous sommes en nombre extrêmement limité, et vous êtes le seul duquel nous acceptons tous de recevoir des ordres. Et, surtout, vous êtes le seul à qui le docteur Calhoun accepte de se soumettre, parce que vous savez comment le prendre. Personne d’autre ici n’en serait capable, pas plus que Calhoun ne saurait se faire obéir de nous.
— Vous y allez très fort, Thomas.
Thomas ne répondit rien. Ardmore finit par poursuivre :
— Bon, bon… Supposons que vous ayez raison. Je dois absolument avoir des renseignements d’ordre militaire. Comment les obtiendrai-je si je n’y vais pas moi-même ?
Thomas fut un peu lent à répondre. Quand il parla, ce fut pour dire calmement :
— Je pourrais essayer.
— Vous ?
Ardmore regarda son interlocuteur avec une attention nouvelle et se demanda pourquoi il n’avait pas pensé à Thomas. Peut-être parce que rien dans son apparence ne laissait à penser qu’il pourrait mener à bien une telle entreprise… Sans compter que c’était un deuxième classe, et que l’on ne confie pas à un simple soldat une mission dangereuse reposant sur une indépendance totale d’action. Et pourtant…
— Avez-vous déjà fait un travail de ce type ?
— Non, mais mon expérience m’y destine peut-être, d’une certaine façon…
— Ah, oui ! Scheer m’a un peu parlé de vous. Vous étiez vagabond, n’est-ce pas, avant que l’armée ne vous rattrape ?
— Pas vagabond, corrigea gentiment Thomas. Itinérant.
— Excusez-moi… Quelle est la différence ?
— Un vagabond est un déchet, un parasite, un homme qui ne veut pas travailler. Un itinérant est un travailleur qui préfère la liberté à la sécurité. Il travaille pour vivre, mais refuse d’être lié à un cadre de vie spécifique.
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