« Nous avons eu la vision d’un couple harassé, pâle comme la mort, les yeux cernés, se rappelle Prisca Parrish à l’accostage de l’ Askoy , donnant l’impression d’être dégoûté à vie du bateau et des traversées. Jacques semble souffrir. Il parle d’une voix d’outre-tombe, calme et sourde. » Il faut rappeler que Jacques et Maddly, en choisissant la ligne droite, sont passés à côté des alizés et tombés dans ce qu’on nomme le pot au noir, en jargon de navigation. Vic et Prisca, eux, n’ont eu besoin que de quarante-deux jours, dix-sept de moins que leurs amis, pour relier Panamá à Hiva Oa. En cours de traversée, Brel leur a d’ailleurs confié par radio qu’il ne supportait plus le bateau : « Tout est lourd, démesuré. […] J’en peux plus. Vivement la terre [187] Prisca Parrish, op. cit.
! »
Rien d’étonnant, dans ces conditions, que le voyage s’arrête là. Bientôt, ayant constaté que sa célébrité n’avait pas atteint ces rivages et succombé à la fois au charme de l’endroit, Jacques annoncera à Vic que « le bateau, c’est fini. La Doudou et moi, on est tombés d’accord. Je vais peut-être acheter quelque chose dans le coin ». Et comme le poète voit plus loin que l’horizon, il se trouve une justification : « Le bateau, ça rend con ! T’as le cerveau qui s’atrophie à force de te demander d’où vient le vent. » Ce sera l’une des dernières phrases de Jacques Brel dont se souviendra Prisca, car Vic et elle lèveront l’ancre comme prévu quelques jours plus tard. Le tour du monde à deux voiliers voguant plus ou moins de conserve depuis onze mois, à partir des Canaries, prendra fin dans cette petite baie des Marquises où mouillent alors quatre ou cinq autres bateaux. Le Kalais poursuivra sa route, l’ Askoy restera ancré sur place, sans bouger ou presque, un an de plus. Et jamais plus ces quatre-là ne se retrouveront.
Étonnante histoire, disions-nous, que celle de ce yawl [188] Ni goélette ni ketch, donc, qui sont également des deux-mâts mais placés différemment : le ketch a son grand mât dans le premier tiers avant du bateau et le second, beaucoup plus petit (le « mât d’artimon »), en avant de la barre ; la goélette possède soit deux mâts égaux soit le grand à l’arrière et le petit (le « mât de misaine ») à l’avant. Sur le yawl, le grand mât est à l’avant et le petit (appelé familièrement « tapecul ») est situé en arrière de la barre. (Source : Marc Robine, op. cit. )
lancé en mer le 19 mars 1960 par son constructeur, Hugo Van Kuyck, un architecte belge bien connu, grand yachtman et président du Royal Yacht Club de Belgique. Ainsi appelé en référence à une île norvégienne, mais second du nom [189] L’ Askoy I (dont le nom en norvégien signifie « île des frênes ») fut construit en 1937 par le même Hugo Van Kuyck et appareilla en 1938 pour un tour du monde scientifique avant d’être stoppé à Panamá, où son propriétaire le vendit pour regagner Anvers et s’illustrer aux côtés des Alliés pendant la guerre. Curiosité : en 1920, Van Kuyck avait baptisé son premier bateau du prénom de… Marieke .
(d’où le chiffre II , supprimé ensuite par Brel, au risque d’attirer sur lui et ses passagers les foudres de la malédiction, à en croire la superstition selon laquelle on ne touche pas impunément au nom d’un bateau), l’ Askoy II deviendra la propriété du chanteur en mars 1974.
Fin janvier, le temps de trouver le voilier qu’il souhaite, Jacques Brel s’est installé momentanément chez son épouse, à Bruxelles… tout en entretenant depuis 1970 une liaison avec une certaine Monique qui vit à Menton, et depuis 1972 avec Maddly à Paris. « À ce moment-là, confiera celle-ci à Prisca [190] Prisca Parrish, op. cit.
, Jacques était très occupé… plein de femmes partout, plus Miche et sa famille ! Moi, j’arrivais là-dedans comme un cheveu sur la soupe. Il a fallu du temps pour qu’il puisse m’accorder une petite place. […] Je savais, je l’ai su tout de suite, que c’était l’homme de ma vie. Il fallait simplement que je le lui fasse comprendre. » De retour de sa croisière de formation sur le Korrig , Brel n’a qu’une idée en tête : effectuer un tour du monde de cinq ans sur son propre voilier, et c’est à sa fille France, semble-t-il, qu’il propose en premier de l’accompagner : « Ce sera ton bateau [191] Olivier Todd, op. cit.
! », promet-il. Et à Miche, en apercevant l’ Askoy pour la première fois, le 28 février, sur les quais d’Anvers, après la publication d’une annonce de vente, il proclame résolument : « Si c’est celui-là, je l’achète ! » Long de dix-huit mètres et large de cinq, c’est un deux-mâts en acier dont le plus haut s’élève à vingt-deux mètres.
Un déjeuner s’ensuit le jour même avec Hugo Van Kuyck, vieux loup de mer, et le courant passe aussitôt entre eux. « Ces deux personnages d’envergure se reconnurent l’un dans l’autre au fil de la conversation. Ils évaluèrent avec plaisir l’importance que l’un et l’autre accordaient à la réalisation de leurs rêves [192] Jef , revue trimestrielle de la Fondation Brel, n° 68, 2 e trimestre 1995.
. » Ce soir-là, Brel place une photo du bateau dans la chambre de sa fille France, alors âgée de vingt ans : « C’est lui ! », écrit-il dessus, enthousiaste. « Je t’embrasse », ajoute-t-il en signant « Ton Vieux » et en précisant que « les plans sont au salon ».
Quelques jours plus tard, France se déplace à son tour jusqu’à Anvers pour le découvrir. La coque peinte en noir, l’intérieur tout aussi sombre, aménagé en bois de teck mais rehaussé de cuivre, il comprend plusieurs cabines, une salle d’eau et un vaste carré central jouxtant la cuisine. « J’étais seule. Notre premier face à face me laisse un souvenir émouvant… J’avais bien suivi l’itinéraire conseillé par mon père pour trouver sans trop de difficultés le Yachting Club d’Anvers, où je m’étais donné rendez-vous avec l’ Askoy . C’est lui qui s’imposa à moi. Il trônait derrière des hangars, démâté, en cale sèche au sommet de son échafaudage, l’étrave narguant Anvers que l’on devinait derrière les brumes de l’Escaut. Timide et subjuguée, je contournai à pas lents sa coque majestueuse. La force évidente d’un destin à partager me fit frissonner d’émotion. Et le temps s’arrêta [193] Ibid.
. »
Un destin à partager… seule à bord avec son père, pensait-elle alors. Du moins jusqu’aux Canaries, où il était prévu que Miche vienne les rejoindre à la Toussaint prochaine. À l’image de son copain Vic naviguant jusqu’alors seulement avec sa fille, Jacques avait en effet souhaité que France le suive dans cette aventure, quitte à lui faire abandonner ses études d’assistante sociale. Les autres femmes de sa vie, Miche, Monique et Maddly, les rejoindraient à tour de rôle dans les ports où le père et la fille feraient escale… Comme s’il lui était impossible de choisir entre elles, du moins entre les deux dernières, car Miche est désormais plus une amie fidèle qu’une amante intermittente. Dilemme d’un homme sincère et peut-être un peu lâche avec les femmes, écartelé entre plusieurs amours, qui n’a jamais su vraiment y faire avec la gent féminine mais qui se sent, écrit-il à Monique, « enfin libre d’aimer, pour la première fois ». En tout état de cause, Jacques semblait bien n’avoir d’autre intention, au moment d’acheter le voilier (pour la suite, qui vivra verra !), que d’entamer son tour du monde en la seule compagnie de France, outre quelques équipiers pour les aider à la manœuvre.
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