Oh! Attendez, mon lecteur inconnu, je vous laisse juste une seconde pour lever les yeux, ça cavale devant moi dans le camping, je viens de voir passer Nicolas et Maria-Chjara, direction la plage de l’Alga, avec Cervone et Aurélia aux trousses, ainsi que toute la tribu, Candy, Tess, Steph, Hermann, Magnus, Filip, Ludo, Lars, Estefan… Je vous les présenterai, rassurez-vous. Chaque chose en son temps.
J’irais bien les rejoindre, mais non, je reste avec vous. Je suis sympa, vous ne trouvez pas, à préférer vous écrire comme on fait ses devoirs de vacances plutôt que de cavaler après la bande des grands? Des grands qui m’ignorent, me snobent, me laissent, me délaissent, m’humilient, m’oublient… Je pourrais en aligner comme ça trois pages, tout un dictionnaire de synonymes, mais je vous épargne la tirade et je reviens à mon chapitre sur mon papa.
Sa corsitude aiguë, son envie du maquis qui le prend en juin comme on attrape un rhume des foins, je vous la fais en trois étapes qui deviendront autant d’engueulades familiales.
La première, ce serait sur l’autoroute après Paris, quand papa nous ressort d’on ne sait où des cassettes de chansons corses à mettre dans la Fuego. La deuxième, ce serait une fois sur l’île, les premiers repas, la charcuterie du coin, le fromage et les fruits du cru, se fournir aux petits commerces, acheter de la coppa, du lonzu, du brocciu en disant du broutch, prétendre que tout le reste, tout ce qu’on fourre toute l’année dans le Caddie, c’est de la cochonnerie. La troisième, ce serait les visites interminables, en famille, les grands-parents, les cousins, les voisins, les conversations en langue étrangère et papa qui galère parce que je vois bien qu’aujourd’hui il parle mieux anglais avec les big boss de Fast Green que corse avec ses potes, mais il s’accroche, mon papounet. C’en est attendrissant, même si on ne comprend rien, avec Nicolas, ou juste en pointillé, ça cause politique, du monde qui tourne de plus en plus vite et qui rétrécit comme s’il perdait des morceaux en route, et de leur île qui, elle, ne bouge pas, dans l’œil du cyclone, qui observe juste avec étonnement l’humanité s’agiter. Papa fait des efforts pour suivre, comme le pratiquant d’une religion qui pense qu’apprendre ses prières et les réciter une fois par an suffit pour aller au paradis. Mais moi qui le vois tous les jours, mon Grass Ray Grass de papa, je peux vous affirmer qu’il n’est pas plus corse que moi, pas plus corse que n’est musulman un musulman qui boit de l’alcool, que n’est catho un catho qui ne salue Marie que le jour de son baptême, de son mariage et de son enterrement.
Papa, c’est un Corse en short.
Il n’aimerait pas qu’on lui dise ça. Même moi. Même si je suis la seule qui pourrait oser.
Mais non.
Ça le vexerait.
Et j’en ai pas envie.
Je l’aime mieux que maman, mon papa. Peut-être parce qu’il m’aime bien aussi. Peut-être parce qu’il n’a jamais rien dit de mal à propos de ma tenue de Gothic Lydia. Peut-être parce qu’il aime bien ma tenue noire, peut-être parce qu’elle lui rappelle celle des femmes corses.
La comparaison s’arrête là…
Le noir pour les vieilles Corses, c’est le costume de la soumission. Pour moi, c’est celui de la rébellion. D’ailleurs, je me demande bien quelle sorte de femme en noir mon père préfère? Les deux, mon capitaine? La soumission en public et la rébellion en privé. Une façon de posséder un trésor qu’on garde pour soi. Un oiseau qu’on met en cage.
Comme tous les hommes, je crois.
Vouloir une mère, une ménagère, une cuisinière… mais vous détester de l’être devenue.
Ça me donne cette impression, la vie de couple, du haut de mes quinze ans.
Voilà, j’arrête pour aujourd’hui. Je pense que vous en savez assez sur papa. J’hésite à rejoindre les autres à la plage ou à prendre un livre. C’est bien, un livre… Ça vieillit, de lire un livre, je trouve.
N’importe où, sur la plage, sur un banc, devant une tente.
Ça intrigue.
Avec rien qu’un livre ouvert sur une serviette, vous passez du statut de petite-conne-toute-seule-qui-n’a-pas-d’amis-et-qui-se-fait-chier à celui de petite-rebelle-peinarde-dans-sa-bulle-et-qui-vous-emmerde.
Encore faut-il choisir le bon bouquin.
J’ai trop envie d’avoir un livre culte, comme pour mes deux films, Beetlejuice et Le Grand Bleu , vous voyez, le genre de livre qu’on relit mille fois et qu’on fait lire aux garçons qu’on rencontre pour savoir si c’est le bon, s’il a la même sensibilité.
J’en ai pris trois dans ma valise.
Trois trucs de fous, il paraît.
L’Insoutenable Légèreté de l’être
Les Liaisons dangereuses
L’Histoire sans fin
OK, je vous vois venir, tous les trois sont déjà sortis au cinéma. C’est vrai, j’admets, je les ai pris un peu exprès, parce que j’ai bien aimé les films… et qu’une fois que je les aurai lus, je pourrai toujours raconter que j’ai vu le film APRÈS et que j’ai été HYPER DÉÇUE de l’adaptation! Trop rusée, la fille, non?
Lequel des trois je prends en premier?
Pouf pouf…
C’est décidé, je file à la plage avec Les Liaisons dangereuses sous le bras.
Parfait!
Trop mortels, Valmont et la marquise de Merteuil. Trop craquants, l’affreux John Malkovich et le petit Keanu Reeves.
A très vite, mon lecteur de l’au-delà.
* * *
De l’index, il essuya la larme qui perlait au coin de son œil, avant de refermer le journal.
Même après des années, il ne parvenait toujours pas à lire ce prénom sans être bouleversé.
Ce prénom qui traînait dans ce journal comme un fantôme.
Un fantôme inoffensif.
C’est ce qu’ils avaient tous cru.
Le 13 août 2016, 14 heures
— C’est son écriture!
Clotilde attendait une réponse.
N’importe laquelle.
En vain.
Les lèvres de Franck étaient occupées à téter le goulot de plastique de la bouteille d’Orezza, un litre, à peu près autant que ce qu’il venait de transpirer par tous les pores de sa peau. Il se contenta finalement d’une vidange aux trois quarts et versa le reste de l’eau sur son torse nu.
Franck avait couru jusqu’au sémaphore de Cavallo, neuf kilomètres aller-retour. Pas mal pour une reprise, surtout sous trente degrés. Il prit le temps d’étendre son tee-shirt trempé de sueur.
— Comment peux-tu en être certaine, Clo?
— Je le sais, c’est tout.
Clotilde s’était adossée au tronc tordu de l’olivier. Elle tenait toujours l’enveloppe à la main, les yeux rivés sur son nom.
Clotilde Idrissi.
Bungalow C29, camping des Euproctes
Elle n’avait aucune envie de parler à Franck des cartes postales de son enfance envoyées par sa mère qu’elle relisait parfois, des carnets de correspondance annotés et signés qu’elle avait conservés depuis le collège, des photos d’avant avec des mots écrits derrière. De ces fantômes qui ne laissent que des griffes. Elle se contenta de murmurer entre ses dents:
— Ma vie tout entière est une chambre noire. Une grande… belle… chambre… noire…
Franck s’avança à un mètre d’elle, le torse ruisselant. Le soleil faisait briller ses cheveux blonds et ras. Tout opposait Franck à la nuit, à l’obscurité, à l’ombre. Il y a des années, c’est ce qu’elle avait tant aimé chez lui. Qu’il la ramène vers la lumière.
Il tira une chaise de plastique et s’assit face à elle, yeux dans les yeux.
— OK, Clo, OK… Tu m’avais raconté, je n’ai rien oublié. Tu étais fan de cette actrice quand tu avais quinze ans, tu t’habillais comme elle en hérisson gothique, tu te comportais comme la pire des ingrates avec tes parents. Tu m’as fait regarder ce film, Beetlejuice , quand on s’est rencontrés, tu te souviens? Tu avais arrêté l’image sur cette phrase balancée par cette ado, «Ma vie est une chambre noire», tu m’avais même souri en me disant qu’on la repeindrait tous les deux de toutes les couleurs de l’arc-en-ciel…
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