Aujourd’hui, elles brillaient encore! Dans le bassin en contrebas, celui qui donnait directement sur la Méditerranée, Eöl, le plus jeune des dauphins, ondulait avec grâce devant Matteo, l’ange blond et musclé qui le nourrissait; les gestes calmes et précis du jeune adulte semblaient épouser la chorégraphie du cétacé. Matteo possédait un rire cristallin de Petit Prince, elle l’avait entendu pour la première fois il y a une dizaine d’années, lorsqu’elle l’avait croisé sur la plage de l’Alga en pleine lecture d ’Harry Potter , et qu’elle lui avait avoué que jadis, son père… était surnommé Hagrid! Personne aujourd’hui n’aurait osé appeler ainsi Orsu, le sérieux et autoritaire gérant du camping des Euproctes.
Clotilde trempa un pied dans l’eau. Sous un parasol, sous son chapeau, sous un livre grand ouvert sur son nez, Natale dormait. Elle contrôla une envie folle de s’approcher et de l’éclabousser! De demander à Félix et Inès de l’aider à soulever d’un coup le transat et de le jeter dans l’eau, ou simplement leur suggérer de faire des bombes à côté de lui avec assez de force pour l’arroser.
Clotilde s’était séparée de Franck quelques mois après que Valentine avait fêté sa majorité. Ils avaient signé l’ordonnance de divorce en janvier 2020, par consentement mutuel, en économisant les frais d’avocat. Puis tout le reste de l’hiver, tout le printemps, tout juillet, Clotilde n’avait eu qu’une obsession: retourner en Corse, revoir Natale. Elle était libre. L’ Aryon , le sanctuaire, les dauphins, tout pouvait maintenant devenir réalité, avec l’argent de Lisabetta, les plans de Palma, le marketing de Valentine qui entamait une prépa HEC.
La nouvelle avait circulé, et Clotilde avait reçu une longue lettre d’Aurélia, lui expliquant que si elle revenait en Corse, et que Natale voulait la rejoindre, si c’était son choix, elle ne s’y opposerait pas… (Il y avait beaucoup de «si» dans la lettre d’Aurélia.) Même si Aurélia continuerait d’aimer Natale, même si elle croyait avec sincérité avoir été la femme dont il avait besoin, même si elle avait su le protéger des fantômes toutes ces années, même si elle l’avait accompagné sur la pointe des pieds, depuis qu’il était revenu à la vie. Même si Natale ne l’avait jamais aimée, il n’aurait pas été plus heureux avec une autre.
Et c’était vrai, Clotilde le savait… C’est Aurélia qui avait coordonné le projet Turiops imaginé par Natale. Elle avait bâti presque malgré lui ce sanctuaire des dauphins; Natale en avait l’envie, mais pas l’énergie. Natale était velléitaire. Un amant extraordinaire, se souvenait Clotilde, mais un homme que sans doute elle n’aurait jamais supporté. Elle avait tant maudit ses lettres enflammées suivies de longs mois de silence; ses promesses magnifiques si vite oubliées… L’amour était passé. Natale resterait un complice, un garçon pour lequel elle conserverait une infinie tendresse, mais Aurélia l’aimait bien mieux qu’elle. Après son divorce, Clotilde avait pris quelques amants, quelques compagnons de route, jolis, intelligents, brillants. Parfois mariés, parfois étrangers. Quand elle en gardait un en août, le 23, elle l’emmenait à la Casa di Stella faire l’amour toute la nuit. Sous les étoiles.
— Attention, Mamy!
Clotilde sursauta, leva les yeux vers le grand plongeoir qui se détachait dans le ciel d’un bleu absolu. Avec un peu d’appréhension. Elle ne pouvait plus voir quelqu’un se jeter dans le vide sans repenser à Cassanu.
Autour de la piscine, les touristes en tongs en restèrent médusés.
Le corps traversa l’eau comme une flèche, presque sans qu’aucune goutte ne gicle.
Un plongeon superbe.
De professionnel.
De sirène.
Maria-Chjara resurgit quelques secondes plus tard. L’ondine septuagénaire fit jaillir de son maillot blanc transparent deux seins tendus comme des obus.
Félix et Inès applaudirent. Ils adoraient tatie Maria.
Clotilde éclata de rire. Elle et Maria-Chjara étaient devenues amies. Maria aimait raconter qu’elle se faisait regonfler les seins chaque année, avant l’été. Le jour où elle mourrait, on l’allongerait sur le dos dans son cercueil mais grâce à eux, ils ne pourraient pas fermer le couvercle!
Et pas de polyphonies corses, de lamenti ou de voceri le jour de son enterrement.
Elle réajusta son maillot transparent devant les hommes aux torses épilés taillés en V, stupéfaits par la mémé. Devant leurs femmes scandalisées, victimes consentantes de la dictature de la beauté.
Le temps est assassin.
Parfois, il a des circonstances atténuantes.
— Tu viens, Mamy? hurlèrent Félix et Inès.
Clotilde sourit et se laissa bercer par une douce mélancolie en observant Natale perdu dans ses rêves, Valentine concentrée sur ses comptes, puis Maria-Chjara cligner un œil au beau Matteo qui terminait de nourrir son bébé dauphin.
Sempre giovanu.
A M. Luc Besson et Gaumont.
Extrait de Pull marine , Isabelle Adjani et Serge Gainsbourg, MELODY NELSON PUBLISHING, 1983.
Dialogues extraits du film Le Grand Bleu réalisé par Luc Besson (© 1988, Gaumont).
Dialogues extraits du film Le Grand Bleu réalisé par Luc Besson (© 1988, Gaumont).
Dialogues extraits du film Le Grand Bleu réalisé par Luc Besson (© 1988, Gaumont).