Il avait lu, relu ce cahier, une fois encore cet été. Non, rien n’y désignait Hermann comme l’assassin… à moins d’être le plus perspicace des amateurs de roman policier. Clotilde Idrissi n’était au courant de rien.
Il existait pourtant un témoin, un témoin direct. Cervone Spinello. Le 23 août 1989, posté à l’accueil du camping, il n’avait pas lâché Nicolas et Maria-Chjara des yeux, il avait vu Hermann se glisser sous la Fuego, puis il avait entendu les adultes parler de direction endommagée. Cervone s’arrangea pour lui faire comprendre qu’il connaissait l’assassin des Idrissi, mais jamais il n’accusa publiquement Hermann, jamais il n’en parla à la police ni à Cassanu Idrissi. Jakob s’était demandé pourquoi, jusqu’à ce que les premières briques de la marina Roc e Mare poussent, que le vent souffle plage de l’Oscelluccia sur la paillote du Tropi-Kalliste sans qu’elle s’envole. L’explication crevait les yeux. Cervone Spinello faisait chanter Cassanu Idrissi! Il le tenait, même si Jakob n’avait jamais su par quel moyen, quelle version, quelle fausse vérité il avait inventée. Il savait seulement que Cervone gardait une carte dans sa main, un atout maître: il connaissait le véritable l’assassin de Paul et Nicolas Idrissi. Jamais Cassanu n’aurait pu soupçonner Hermann Schreiber, ce jeune touriste allemand dont il ignorait l’existence.
Jakob jeta un coup d’œil à l’arrière. Valentine ne lisait plus le cahier, il l’avait entendue le ranger avec précaution dans le sac plastique. Palma Idrissi et sa petite-fille étaient immobiles, seuls leurs cheveux bougeaient, agités par le vent qui passait par les vitres arrière ouvertes sur une quinzaine de centimètres. Les deux femmes le fixaient. Elles ne devaient distinguer que sa nuque, son épaule, son bras. Et ses deux yeux, qui croisèrent ceux des passagères dans le rétroviseur. Il avait attendu avec sérénité ce mois d’août, revoir une dernière fois la Méditerranée, partager une dernière bière, jouer une dernière partie de pétanque. D’après les médecins, le cancer lui en laissait le temps, un dernier été, un seul. Et voilà que Clotilde Idrissi débarquait, fouillait, enquêtait, prétendait l’impossible. Sa mère était vivante! Une lubie, une folie, mais elle remuait le passé, interrogeait Maria-Chjara, Natale Angeli, le sergent Cesareu Garcia et sa fille Aurélia, ravivait les souvenirs, tirait les suaires des fantômes. Comme il l’avait prévu, elle était venue lui demander tous les clichés de cet été 89. Qui sait si à partir de l’un d’eux, elle n’aurait pas pu deviner la vérité? Il avait parfaitement simulé la surprise devant Clotilde Idrissi lorsqu’il avait ouvert le dossier vide de l’été 89. S’il voulait récupérer les photos stockées sur son cloud, c’était pour les détruire à jamais.
Il ne pensait pas que le danger viendrait de Cervone Spinello. Il ne se doutait pas que le patron du camping avait plus encore à perdre que lui. Avant qu’il ne presse la détente, que le harpon ne se plante dans son cœur, Spinello lui avait tout avoué. Le patron du camping avait eu peur, le soir où il était venu lui demander une connexion Wi-Fi pour récupérer les photos. Cervone avait paniqué. Depuis que Clotilde Idrissi était revenue aux Euproctes, il avait tout fait pour l’effrayer, l’éloigner, mais Clotilde était tenace, perspicace. Touchante aussi. Cervone craignait qu’elle puisse convaincre Jakob de tout avouer, que les deux survivants de ces deux familles décimées par le drame puissent tomber dans les bras l’un de l’autre, qu’il finisse par soulager sa conscience.
Jakob Schreiber crispa ses mains sur le volant. Devant lui, le soleil formait un de feu dont le trait incendiait la mer. Oui, Cervone Spinello avait eu peur de tout perdre. Si Clotilde découvrait la vérité, la révélait au grand jour, aux flics, à Cassanu, tout son business tombait. Pire même, si le vieux Corse d’Arcanu apprenait que Cervone avait été, il y a vingt-sept ans, témoin du sabotage de la voiture de son fils, et s’était tu toutes ces années, il n’aurait sans doute pas hésité à le faire exécuter, qu’il soit ou non le fils de son meilleur ami. Alors, Cervone avait assommé Jakob, sans préméditation, dans la précipitation, en lui écrasant une boule de pétanque sur la tempe. Sans doute l’aurait-il achevé si des campeurs quittant la partie de poker n’étaient pas passés dans l’allée, ne l’avaient pas appelé. Impossible de dissimuler le cadavre, pas le temps de nettoyer la scène de crime, Cervone avait dû quitter le mobile home A31. Il pensait sans doute revenir un peu plus tard, la nuit, pour terminer le travail. Sauf que Jakob avait eu la force de fuir. De se traîner hors des Euproctes en emportant de quoi stériliser sa plaie. Depuis cinquante ans qu’il arpentait le coin, lui aussi connaissait le maquis.
Que pouvait faire Cervone, sinon simuler l’étonnement, le lendemain matin, devant les joueurs de pétanque qui attendaient le vieil Allemand? Sinon faire semblant d’être surpris, devant Clotilde, en découvrant le mobile home vide? Quel choix avait-il sinon attendre, trembler, espérer que l’Allemand soit allé crever dans un coin comme un animal blessé et apeuré?
Aucun.
Jakob avait attendu tranquillement, l’avait laissé mûrir, pour le tuer au bon moment.
Il devait simplement gagner du temps.
Ce noyé non identifié, retrouvé dans la baie de Crovani, en avait été l’occasion rêvée; sans doute un nageur imprudent, comme on en repêchait presque chaque été. Il avait suffi pour cela que Jakob jette quelques habits, une montre et des papiers du haut de la pointe de Mursetta, là où le courant dans la Méditerranée était le plus fort. Les flics ne seraient pas dupes longtemps, ils ne mettraient que quelques heures, une journée peut-être, à trouver le nom du cadavre, ou au moins à comprendre que le corps décomposé ne correspondait pas au sien. Quelques heures, ça lui suffisait amplement pour endormir la méfiance de Cervone.
Le patron du camping ne pouvait pas savoir que Jakob était condamné, qu’il se foutait de la manière d’en terminer. Que sa haine, il ne la réservait pas qu’aux Idrissi, qu’il comptait en faire profiter tous ceux d’ici, tous ceux qui avaient confisqué ce paradis. Cervone ne pouvait pas se douter que la douleur et la solitude l’avaient rendu fou, que lui aussi donnait la moitié de sa retraite à un psy, que lui aussi, dans l’allée B3 de la chaîne 07 de l’usine Bayer, s’était arrêté devant la cuve de soude; qu’il s’était penché jusqu’au vertige au-dessus des rochers blancs de l’île de Pag, des rochers rouges de la Petra Coda, au pied de la Revellata.
Jakob n’avait appris que ce matin le secret de Cervone Spinello, celui grâce auquel il bénéficiait de la protection de Cassanu Idrissi.
Palma Idrissi. Vivante.
Condamnée par un jury populaire à la place d’Hermann, emprisonnée depuis l’été 1989 dans une cabane de berger.
Pendant des années, Cervone avait joué sur les deux tableaux, laissant chacun croire à sa propre vérité: Cassanu ignorait le véritable coupable, Jakob Schreiber ignorait la véritable accusée. Cervone n’avait même pas eu besoin de mentir, son silence suffisait à le rendre maître de la situation. Jusqu’au retour de Clotilde Idrissi.
Cervone Spinello ne méritait pas de mourir, mais lui planter une flèche dans le cœur n’était au fond qu’une forme patiente de légitime défense. Les Idrissi, eux, le méritaient. Et de souffrir avant de mourir. Sans leurs mensonges, sur trois générations, rien ne serait arrivé.
21 h 01
Le soleil n’avait pas encore disparu derrière la baie de Calvi, il flottait au-dessus de la citadelle tel un spot aveuglant transformant le monde en un théâtre d’ombres. Les yeux de Jakob se brouillaient. Depuis ce matin, depuis cet été, depuis vingt-sept ans, il repassait en boucle, dans sa tête, les mêmes mots.
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